les masques de Sofia.
Sofia et tous les gens de son village avaient travaillé dur tout l'été, car ils savaient
que l'hiver qui arrivait serait rude, froid et long.
Alors ils avaient fait pousser plein de fruits, de légumes et de céréales qu'ils avaient
rangés, bien proprement, dans la réserve.
Une belle cabane en bois, pleine d'étagères et de peaux d'argile.
Avec ça, ils auraient sans souci de quoi passer l'hiver le ventre plein, en attendant
le retour des beaux jours.
Et au moment où commence mon histoire, c'est une Sofia rassurée et sereine qui lit un
livre chez elle avec une grande tasse d'infusions haute-teint.
Mais elle est interrompue par le petit Luca qui débarque chez elle, en courant,
essoufflé et tremblant de peur.
Calme-toi Luca, je ne comprends pas ce que tu me dis.
Répète un peu pour voir.
Sofia !
Calme-toi Luca, je t'en prie, respire, répète, j'ai pas compris.
Sofia, la nourriture, une limace géante, viens vite !
Sofia, suivie du petit Luca et d'une partie du village amoté par le boucan, arrive en
courant à la réserve.
Et ce qu'ils y voient, leur glace le sent.
Une limace énorme, grosse comme un chat, s'est introduite dans la réserve.
Et elle est en train, lentement mais sûrement, de dévorer leur nourriture.
Miam, miam, miam, miam, miam, miam, miam, miam, miam, miam, miam, miam, miam, miam.
Il faut la sortir d'ici !
Dise les uns.
Faut la planter au bout d'un bâton !
Dise les autres.
Ah, t'attends, t'attends, vous ne ferez rien de tout ça !
C'est cri Sofia.
Regardez bien, le corps de la limace est recouvert de poison.
Si quelqu'un la touche, il tombera gravement malade, ou même pire.
Et malheur à celui qui voudrait tuer la limace avec une lance ou un couteau.
Si elle explose dans la réserve et que son poison touche toute la nourriture, nous n'aurions
plus rien à manger pour le restant de l'hiver, et nous mourrons de faim.
Non, il faudrait que cette bête parte d'elle-même.
Et pour ça, j'ai peut-être une idée.
Je reviens.
En revenant chez elle en courant, Sofia réfléchit.
Il faudrait lui faire peur à cette limace pour qu'elle parte.
Et ça tombe bien.
Elle a chez elle tout ce qu'il faut.
Depuis toujours, Sofia est connue pour fabriquer, pour carnaval, les masques les plus beaux,
les plus drôles, les plus étranges ou les plus effrayants de tout le village.
De tout le pays, disent même certains.
C'est décidé.
Elle va fabriquer un masque qui fera déguerrir cette audieuse limace.
Alors Sofia se rend dans son atelier.
Et toute la nuit, elle coupe, elle coupe, elle coupe, elle coupe, elle peint, elle
peint, elle peint, elle peint, elle colle, elle colle, elle colle, elle colle et le
lendemain, elle a fabriqué un masque de taureau, avec des grandes cornes et des naseaux fumants.
Un taureau fort, puissant, qui pourrait écraser la limace d'un coup de sabot.
Elle revient devant la réserve.
La limace ne s'est pas arrêtée de manger et elle a grossi.
Elle fait désormais la taille d'un chien.
Sofia met le masque de taureau et appelle la limace.
La limace tourne la tête, la regarde un instant, puis se remet à manger.
Miam, miam, miam, miam, miam, miam, miam, miam, miam, miam, miam, miam.
Oh non ! Sofia est déçue.
Son plan n'a pas marché.
Mais elle n'abandonne pas.
Elle a une nouvelle idée.
Si le fort tourne la pas effrayée, elle va essayer de faire un masque d'un animal
plus... d'un animal plus sournoi.
Alors Sofia se rend dans son atelier.
Et toute la nuit, elle coupe, elle coupe, elle coupe, elle coupe, elle peint, elle
peint, elle peint, elle peint, elle colle, elle colle, elle colle, elle colle, et le
lendemain, elle a fabriqué un masque de serpents.
Avec des yeux jaunes et des narines enfantes.
Un serpent sournoi, imprévisible, qui pourrait mordre la limace de celle en pointue.
Elle revient devant la réserve.
La limace ne s'est pas arrêtée de manger et elle a grossi.
Elle fait désormais la taille d'une chèvre.
Ah mia, mia, mia, mia, mia, mia, mia, mia, mia, mia, mia, mia, mia, mia, mia, mia, mia, mia, mia, mia, mia.
Sofia met le masque de serpents et appelle la limace.
La limace tourne la tête, la regarde d'un instant, s'éloigne un peu de la nourriture,
puis se remet à manger.
Oh non, Sophia est déçue, son plan n'a pas marché.
Mais elle n'abandonne pas, elle a une nouvelle idée.
Si le sournois serpent ne l'a pas effrayé, elle va essayer de faire un masque d'un
animal plus... d'un animal plus sauvage.
Alors Sophia se rend dans son atelier et toute la nuit, elle coupe, elle coupe, elle coupe,
elle coupe, elle pânt, elle pânt, elle pânt, elle pânt, elle pânt, elle colle,
elle colle, elle colle, elle colle, elle colle, et le lendemain, elle a fabriqué un
masque de tigres avec de longues moustaches, des rayures et une grande bouche pleine de
dents.
Un tigre sauvage, dangereux, qui pourrait avaler la limace en une bouchée.
Elle revient devant la réserve.
La limace ne s'est pas arrêtée de manger et elle agrocie.
Elle fait désormais la taille d'un cochon.
Sophia met le masque de tigres et appelle la limace.
La limace tourne la tête, la regarde un instant, s'éloigne un peu de la nourriture,
commence à trembler, puis se remet à manger.
Oh non, Sophia est déçue, son plan n'a pas marché.
Mais elle n'abandonne pas, elle a une nouvelle idée.
Si le tigre sauvage ne l'a pas effrayé, elle va essayer de faire un masque d'un
animal plus... d'un animal plus étrange.
Alors Sophia se rend en son atelier et toute la nuit, elle coupe, elle coupe, elle coupe,
elle coupe, elle peint, elle peint, elle peint, elle peint, elle colle, elle colle,
elle colle, elle colle, elle colle, elle le lent demain.
Elle a fabriqué un masque de chauve-souris, avec un gros nez en patate et des grandes
oreilles, une chauve-souris qui pourrait sucer le sang de la limace jusqu'à la dernière
goûte.
Elle revient devant la réserve, la limace ne s'est pas arrêtée de manger et elle
a grossi, elle fait désormais la taille d'un âne.
Sophia met le masque de chauve-souris et appelle la limace.
La limace tourne la tête, la regarde un instant, s'éloigne un peu de la nourriture,
commence à trembler, fait un petit gémissement,
puis se remet à manger.
Oh non, Sophia est déçue, son plan n'a pas marché.
Mais elle n'abandonne pas, elle a une nouvelle idée.
Si l'étrange chauve-souris ne l'a pas effrayée, elle va essayer de faire un masque
d'un animal plus... d'un animal plus cauchemardesque.
Alors Sophia se rend en son atelier et toute la nuit, elle coupe, elle coupe, elle coupe,
elle coupe, elle peint, elle peint, elle peint, elle peint, elle colle, elle colle, elle colle, elle colle,
et le lendemain, elle a fabriqué un masque d'araignée, avec des yeux rouges et huit pattes
velues qui pendent aux yeux sur le côté, une araignée terrifiant, effrayante, qui va faire des cauchemars aux gens.
Elle revient devant la réserve, la limace ne s'est pas arrêtée de manger, et elle agrossie,
elle fait désormais la taille d'un cheval.
Oh meum, meum, meum, meum, meum, meum, meum, meum, meum, meum, meum, meum, meum, meum, meum, meum.
Sophia met le masque d'araignée, et elle appelle la limace.
Euh... C'est quoi le cri de l'araignée déjà?
Ah oui c'est ça!
Sophia met le masque d'araignée, et appelle la limace.
Blblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblbl
La limace tourne la tête, la regarde un instant, s'éloigne un peu de la nourriture,
commence à trembler, fait un petit gémissement, cligne rapidement des yeux, puis se remet
à manger.
Cette fois-ci, Sophia n'en peut plus.
Elle était persuadée que son plan marcherait, et encore une fois, elle a raté.
Pour la première fois, elle commence à perdre espoir, et se dit que la limace va
manger toute leur nourriture, et qu'ils mourront de faim cet hiver.
Elle est si triste, Sophia, et si fatiguée.
Ça fait maintenant cinq jours qu'elle n'a pas dormi, cinq jours qu'elle reste réveillée
toute la nuit pour fabriquer ses masques.
Elle a bien mérité un petit somme, et peut-être que le sommeil l'aidera à trouver une solution
de la dernière chance.
Alors elle rentre chez elle, et elle se met en pyjama.
Plus elle se prépare à aller dormir, plus elle se rend compte qu'elle est épuisée.
Tout son corps craque de fatigue, ses bras sont lourds, et ses paupières se ferment
toute seule.
Mais elle prend tout de même sur elle pour aller se brosser les dents, car c'est très,
très important de se brosser les dents.
Elle arrive dans la salle de bain, et quand elle se voit dans le miroir, oh, elle fait
peur à voir.
Elle est toute pâle, elle a des cernes grandes comme ça sur les yeux, et les cheveux en bataille.
L'image que lui renvoie le miroir est effrayante.
Mais attends, attends un peu, est-ce qu'on...
Oh, tu crois que...
Attends un peu.
Mais oui, peut-être que ça.
Mais oui, mais oui, c'est ça.
Exactement, ça va, ça va marcher.
Sophia décroche le miroir de sa salle de bain, et retourne en courant devant la réserve.
Elle est toujours en pyjama, et elle court pieds nus dans la nuit, mais c'est pas grave.
Elle arrive devant la limace qui mange toujours, ah miam miam miam miam miam miam miam.
Alors Sophia retourne le miroir vers la bête et l'appelle.
Hé, grosse limace, regarde un peu par là.
La limace tourne la tête et se voit dans le miroir.
Et là, il faut bien comprendre que, de un, la limace ne s'est jamais vue dans un miroir
de sa vie, mais que de deux, ça fait cinq jours qu'elle mange sans s'arrêter, à
faire exploser le ventre.
Elle est énorme, boursouflée, suintente de poison.
Eh bien quand la limace se voit dans le miroir, miam miam miam miam miam miam miam miam miam.
Elle est prise de panique, et elle s'enfuit aussi vite que possible dans la forêt.
Et elle a eu tellement peur qu'il paraît qu'elle court encore.
Les habitants du village ont délicatement enlevé la nourriture salie par le poison de la bête,
et ils ont compté, ouf, il leur restait assez de nourriture pour passer l'hiver.
Sophia est allée se coucher, enfin, et elle a dormi deux jours d'affilée tellement elle
était fatiguée.
Et les habitants ont accroché au dessus de la réserve les masques de taureaux, de serpents,
de tigres, de chauves-souris et d'araignées pour effrayer d'éventuels prochains prédateurs.
Mais aucun n'est jamais revenu.
Et le temps a passé, et quand les enfants d'aujourd'hui demandent pourquoi ces masques
sont accrochés, on leur raconte cette histoire.