du classique présente des histoires en musique avec Elodie Fondacci.
Té zétoire, té zétoire, té zétoire !
Est-ce que je peux avoir une histoire, si elle te plaît ?
Tu me racontes une histoire ?
Encore une histoire ?
Vous avez été sage, vous êtes sûr ?
Bon d'accord.
Je vais vous raconter l'histoire du pêcheur de feuilles.
Vous êtes prêts ?
Vous êtes bien installés ?
Alors, chut !
Plus de bruit ?
Parce que l'histoire va commencer.
Il y avait autrefois,
dans un village d'Albanie,
un pêcheur.
Le brave homme n'était pas bien riche.
Il avait beau travailler chaque jour,
et ne pas ménager sa peine.
Il avait bien du mal à nourrir ses cinq enfants.
Sa femme l'aida de son mieux, bien sûr,
mais elle était de santé fragile,
et elle ne pouvait guère faire plus que quelques travaux d'aiguille.
Pourtant,
le pêcheur ne se plaignait pas.
Il restait gay et serviable,
il aimait la mère,
et il ne pouvait se résoudre à croire que les choses ne s'arrangeraient pas.
Une année,
les temps furent encore plus durs que de coutumes.
Pendant tout un mois,
le pauvre homme n'attrape pas que quelques menus poissons,
et
la famille ne mangea plus à sa fin.
En ces jours-là,
le roi vint à passer dans la région.
C'était un homme bon.
Quand il vit les enfants maigres qui jouaient sur le seuil de la maison,
il fut pris de pitié,
et il alla se renseigner dans le village au sujet du pêcheur.
Les voisins lui assurèrent que l'homme était bon et travailleur,
qu'il connaissait son métier comme personne,
et que sa misère était bien injuste.
Aussi,
le roi décida-t-il de lui venir en aide.
« Je veux faire quelque chose pour ta famille,
lui, dit-il.
On m'a assuré que tu aimais ton métier de pêcheur.
Eh bien,
quand tu iras pécher la prochaine fois,
apporte-moi
ce que tu auras attrapé dans ton filet.
Je le poserai sur le plateau de ma balance,
et,
dans l'autre plateau,
je mettrai le même poids en or.
Et cet or sera à toi.
Le pêcheur remercia le roi,
et plein d'espoir,
il rentra chez lui.
Il avait repris courage.
Trois jours et trois nuits,
il travaillait sans relâche.
Il ne quitta pas sa barque.
Il lançait et relançait son filet
sans une minute de repos.
Et pourtant,
il n'attrape pas l'ombre d'un poisson.
Il était si fatigué
qu'au matin du quatrième jour,
il dû bien se résoudre à regagner le port.
Avant d'amarrer sa petite barque,
il lança son filet une dernière fois.
Quand il le retira de l'eau,
il vit que quelque chose s'était pris dedans.
Malheureusement,
ce n'était pas un poisson.
C'était une simple feuille de chêne
que l'eau avait abîmée.
Le pêcheur l'a mis dans sa poche,
et il rentra chez lui.
Quand sa femme l'accueillit,
elle vit son accablement.
Il lui raconte à tout,
et il lui montra même la feuille d'étrampé.
Et si tu la portais au roi,
suggérera-t-elle,
tu te moques de moi,
répondit l'homme,
c'est une feuille,
et en plus elle ne pèse rien.
Mais que risque-tu ?
répondit sa femme,
le roi après tout n'a pas parlé de poisson.
Il t'a dit de lui porter tout ce que tu ramènerais dans ton filet.
Mais il va croire que je me moque de lui,
peut-être même qu'il me fera jeter en prison.
Non, répondit sa femme,
c'est un homme bon,
il ne fera pas cela.
Le pêcheur au sale et épaule.
Après tout,
sa femme n'avait pas tort.
Que risquait-il à porter cette feuille au roi ?
Il prit donc le chemin du palais.
Lorsque le roi le vit arriver avec sa prise,
il se mit à rire.
Mon pauvre ami,
cette feuille est si légère
qu'elle ne fera même pas bouger d'un cheveu le fléau de ma balance.
Mais bon,
est-ce que tu t'es déplacé jusque-là,
t'entends tout de même l'expérience ?
Le pêcheur posa sa feuille sur le plateau
et,
à la surprise de tous,
le plateau tomba
comme si on lui chargait de plomb.
Étonné,
le trésorier du roi commença à poser des pièces d'or sur l'autre plateau.
À haute voie, il comptait.
Un soquin,
deux soquins,
trois soquins.
La balance ne bougeait toujours pas.
Et il fallut
60 pièces d'or
pour faire monter enfin le plateau où se trouvait la feuille.
Fous de joie,
le pêcheur s'en alla avec les pièces
et le roi,
qui n'en revenait pas,
garda la feuille.
Il convoqua sur le champ tous les savants du royaume
pour essayer de comprendre ce prodige.
Comment une feuille de chaîne si légère
avait-elle pu peser si lourd sur la balance ?
Les savants,
qui étaient des gens sérieux,
se livraient à toutes les analyses possibles,
mais
ils furent bien obligés de reconnaître
que cette feuille n'avait
aucune particularité
si ce n'est son poids.
Bien entendu,
on interrogeait le pêcheur,
que l'on soupçonna de sorcellerie.
Mais les enquêteurs,
qui étaient des juges honnêtes,
se rendirent bien compte qu'ils ne savaient rien
et qu'ils n'étaient pour rien à cet étrange affaire.
Pourtant,
si le pêcheur avait fouillé
au plus profond de sa mémoire,
il aurait pu se souvenir de quelque chose.
Un jour,
alors qu'il n'avait guère plus
de trois ou quatre ans,
un voisin de son père
avait déraciné
un jeune chêne
qui était né en bordure de son champ
et il l'avait jeté sur le chemin.
L'enfant avait trouvé ce tout petit arbre
et il l'avait planté.
C'est à ce chêne
qu'a pardonné la feuille
que le pêcheur avait trouvé dans son filet.
À ce chêne
qui avait grandi en toute liberté
et qui avait saisi cette occasion
de remercier celui à qui il devait la vie.
Car
si la mémoire des hommes est oublieuse,
celle des arbres en revanche
est infinie.
C'était le pêcheur de feuille,
un conte albanais
adapté et raconté par Elodie Fondacci
sur les balades de Johannes Brahms.
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