Le cavalier noir
L'automne a déroulé son tapis aux couleurs de feu.
Dans la brume, les êtres et les châtaigniers semblent lancer leur branche comme des bras dénudés.
La mousse recouvre de vastes rochers, ce qui donne à la forêt de Fontainebleau des allures de cimetière.
Bon, ok, peut-être que j'exagère un peu, mais c'est pour l'ambiance.
Et puis, toute seule, à attendre le cavalier noir, je ne suis pas franchement rassurée.
Ok, je ne suis pas toute seule, il y a Charlène, c'est ma partenaire dans cette expédition.
Mais franchement, si je compte sur Charlène et ses petits bras pour me protéger, je lui fichue.
C'est pour ça que j'ai embarqué mon chien Truff, pour monter la garde.
Le seul souci, c'est que Truff, comme son nom l'indique, a le nez rivé au sol.
Il a senti un lieve, il est sur une piste.
Ah bah c'est... il a disparu dans un fourré.
Le temps que Truff revienne, j'en profite pour vous présenter le cavalier noir qu'on appelle également Grand-Veneur.
Il s'agit d'un revenant, autrement dit d'un fantôme, qui a une solide réputation.
On raconte que depuis plusieurs siècles, il fait une apparition pour les mauvais présages et les grands malheurs.
D'abord, on ne le voit pas, on l'entend.
Le bruit des sabots de son cheval noir, l'écrit de sa meute de chien,
un corps de chasse retentit dans l'éclairière, c'est lui.
Il est là.
Truff, ici.
Il l'a senti, son flair ne trompe jamais.
Le cavalier noir est un chasseur, le voilà qui arrive.
Je m'appelle Jimet Lecheton et je suis spécialiste des monstres, sorciers et autres créatures horrifiques.
Je suis chargée par Center Parks d'aller à la rencontre des méchants de la région pour mieux les connaître
et vous dévoiler leur vraie histoire.
Vous écoutez Bête et Méchant, un podcast qui regarde les méchants en face et qui les fait parler.
Je suis le prince des chasseurs, le meilleur d'entre eux.
On m'appelle Le Grand Veneur, car c'est le titre qu'on donne au chef de la Vénnerie Royale.
C'est-à-dire chef de tous les chasseurs sur ces terres, des chevaux et des chiens.
Il n'y a pas de lieu que je connaisse mieux que la forêt de Fontainebleau.
C'est ici la plus noble des demœurs.
Admirez sa splendeur.
Mais on dit bien des choses à mon endroit que j'appelle la mort,
qu'elle m'a donné ses couleurs en me confiant sa cap.
C'est pour cela qu'on m'appelle Cavalier Noir, mon vêtement est sombre.
Alors je sème la terreur dans cette forêt tout bonnement.
Je n'y peux rien, ma réputation me précède.
Je ne peux même plus me promener tranquille, le monde hurle sur mon passage.
Avec le temps, je suis devenu un chasseur solitaire.
Mes amis sont mes chiens de chasse qui sont aussi des chiens fantômes et mon beau poulenet noir.
Mais oui, je vois votre regard incrédule, mais c'est un poulenet et pas un cheval.
Un grand poulenet, un double poulenet.
Il délire, c'est quoi cette histoire de poulenet ?
C'est d'être un poulet.
Je n'aime pas trop sa façon de me parler avec ces mots que je ne comprends pas.
Tiens, je vais lui faire la remarque qui parle avec une pâtête chaude dans la bouche.
Ça va peut-être lui plaire mais tant pis.
Cavalier Noir, de quel poulet s'agit-il ? Je ne vois aucun poulet.
Madame, mais de quoi parlez-vous ? Je n'ai jamais évoqué le moindre poulet.
Je vous parlais de mon poulenet sur lequel je suis actuellement assis.
Vous voulez dire un poney, un chevel de petite taille ?
Un poney, vous dites ?
Je ne connais pas ce mot aux consonances étrangères.
Sans doute une diableurie de nos ennemis les anglais.
Madame, je m'exprime dans la langue du roi.
Cavalier Noir est un noble.
Il est tenu en respect par le monarch et par sa cour.
J'exige de tous et de toutes ce même respect.
Rassute, c'est vrai, j'avais oublié.
On n'est pas de la même époque.
Le type a vécu il y a des centaines d'années, c'est un fantôme.
Alors forcément, poney, poubelle, parking, pantalon, c'est des mots qu'il ne connaît pas.
Mais je dois dire que pour un fantôme, il a plutôt belle allure.
Grand, sombre, le regard pénétrant.
Belle bête, comme dirait ma grand-mère.
Mais je crois que je l'ai vexée.
Je suis trop bavarde, je fais des bourdes.
Oui, je suis un fantôme.
Un spectre, comme ils disent.
Je suis voué aérer seul homme au sein de la forêt de Fontainebleau.
Les fantômes n'ont pas de répit dans leur mélancolie.
Je sais que j'ai fait les vivants, alors je préfère les éviter.
Mais parfois, ma solitude se fait trop grande, alors je m'aventure le long des larges allées sableuses.
Là, le galop de mon poule ne est,
mon poney, comme vous dites, se fait discret, presque muet.
Et j'entrevois entre les branches des hommes qui rient ensemble,
qui ont l'air heureux.
Tu entends, Truff, le pauvre homme se sent seul.
Oh, et puis j'ai la larme facile, moi. Il va finir par me faire pleurer.
Allez, ressaisis-toi, Ginette.
Souviens-toi que notre cavalier sensible a provoqué la mort du roi Henri IV.
Vous plaisantez, madame ?
Il me déplait fort de me disputer avec une dame, mais vous êtes très loin de la vérité.
Je ne provoque pas la mort, je ne fais que l'annoncer.
Si on prenait la peine de m'écouter, on s'éviterait bien des inconvénients.
La règle est simple, en tant que spectre.
Autrement dit, fantôme, autrement dit, revenant.
Oui, en tant que spectre, il m'est formellement interdit de me présenter aux vivants.
Sauf s'il s'agit de questions graves.
Je me manifeste donc pour annoncer d'assez mauvaises nouvelles, il faut l'avouer.
J'ai, comme un sixième sens.
Je suis en mesure de prédire l'avenir.
C'est notre petit privilège à nous, fantôme.
J'ai donc su, lorsqu'Henry IV a quitté son château d'enfontainebleau qu'il aimait tant,
et franchit le seuil de la forêt en 1598 pour une partie de chasse
qu'il allait être assassinée quelques années plus tard par Ravayak.
Comme je n'ai pas le droit, dans ces circonstances, de dire ce que je sais de façon claire,
juste de tournures cryptiques.
Autrement dit, il parle de façon super compliquée pour dire des choses hyper simples.
Notre roi, comme d'autres avant et après lui, n'a pas compris mon message.
À mon grand désarroi, je n'ai pu empêcher le cours de leur destinée.
C'est pour cela que je suis forcé de m'habiller tout de noir et de faire hurler mes chiens.
Il faut bien que ceux qui sont en danger se rendent compte que l'heure est grave.
Mais la plupart du temps, ils ne veulent pas comprendre.
Ils ont peur de moi, alors que ce n'est pas de moi qu'il faut avoir peur.
Je ne suis qu'un humble messager au service du roi depuis toujours, et je suis fidèle à cette cause.
Mais je ne ferai pas de mal à une mouche, croyez-moi.
Moi, je croyais bien faire, Ginette, mais j'ai l'impression que c'est tombé à côté.
Les gens n'aiment pas les mauvaises nouvelles, donc ils ne m'écoutent pas.
En vérité, cela fait plusieurs années que je n'annonce plus rien à personne.
D'autant qu'ici, à Fontainebleau, il n'y a plus de roi depuis longtemps.
Alors j'ai pris ma retraite, et j'en profite pour faire de l'escalade dans les blocs de grès de la forêt.
Et je vais y adeviner si ces grosses pierres ont pris la forme d'un éléphant non loin de l'archant,
ou bien d'un champignon comme près des gorges d'apremont.
Mais alors, monsieur le cavalier noir, il me reste une question.
Je suis toutoué.
Si vous vous êtes présenté à moi, ça veut dire que je vais mourir moi aussi ?
Vous êtes fabuleux, Ginette.
Je comprends votre effroi, mais non, absolument pas.
Vous, à la différence de tous les autres, avez demandé à me rencontrer.
Cela ne semble pas bien compliqué, pourtant, il faut le cran, l'audace, le culot même d'appeler un fantôme.
Vous êtes une crème, cher cavalier. Si vous continuez comme ça, oh, et puis, allez, puis zut.
Que diriez-vous d'aller boire un chocolat chaud dans mon côté de je bords du lac ?
Madame, restons correctes.
Ça ne serait pas raisonnable de nous montrer au grand jour.
Comme c'est dommage.
Cela dit, votre compagnie m'est forte agréable.
Revenez, et à vous qui nous écoutez,
si vous vous promenez dans les allées de Fontainebleau, dressez l'oreille.
Soyez à l'affût du murmur du vent dans les branches, du siflement des oiseaux.
Ne soyez pas insensible au frémissement des sabots d'une biche,
ou d'un chevreuil dont le feuillage tombait au sol.
Et si vous restez un moment en silence, vous entendrez peut-être le japement de mes chiens.
Ne criez pas, soyez en crainte.
Plutôt, appelez-moi.
Si je ne suis pas loin, je viendrai vous rendre une visite.
Allez, viens mon vaillant Poulonnais, c'est l'heure de la promenade.
Bon, je me retourne seul moi aussi avec mon chien.
Oui, oui, c'est vrai, y a Charline aussi.
C'est pas plus mal, tu me diras.
Qu'est-ce que je pouvais bien attendre d'un fantôme ?
L'amour ? Pfff.
Les hommes me décevront toujours.
Alors que la chantilly sur le chocolat chaud, ça, ça ne me décevra jamais.
Allez, viens ma bonne Charline, on va s'en faire un.
Mais oui, vous aussi venez, on a encore plein de méchants à vous présenter.
Dans les autres épisodes, ce sera peut-être une sorcière, une fée, un oeuvre ou un lutin.
Restez à l'écoute.
Bêtes et méchants, une fiction Center Parks qui file la frosse.
Produite par Moustique Studio et écrite par Oror Vincentie.
Bah non, en vrai je m'appelle Pagénette Lecheton, mais qu'est-ce que tu crois ?
Oror Vincentie, toujours moi dans le rôle de Ginette Lecheton,
Anatol de Bodina dans le rôle du sexy cavalier noir,
et puis cette bonne vieille Charline dans le rôle de Charline.
On l'entend pas, mais elle est toujours là.
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