#45 — Les mots oubliés du désert, avec Laïla Nehmé

Durée: 37m1s

Date de sortie: 30/06/2021

Après avoir trouvé une série d’inscriptions anciennes en Arabie saoudite, l’archéologue et épigraphiste Laïla Nehmé décide de partir sur les traces de ces mots mystérieux.

Avec son équipe, elle emprunte la piste caravanière antique reliant les villes de Hégra et de Médine, à la recherche de nouvelles inscriptions, pour tenter de faire revivre le grand voyage du peuple Nabatéens.

Les Baladeurs est une émission du magazine Les Others, co-réalisée par Thomas Firh et Clémence Hacquart.

La musique originale est signée Nicolas de Ferran. Le mix est l’oeuvre de Laurie Galligani.

La saison 4 des Baladeurs est soutenue par Orange Bank.

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Partir à l'aventure, c'est confier son destin aux éléments, à son expérience et parfois même à son matériel.
Chez Backmarket, nous comprenons l'importance de pouvoir compter sur son équipement au quotidien.
C'est pourquoi nous proposons des appareils tech de qualité reconditionnés par des professionnels.
Backmarket est fier de soutenir les baladeurs.
Les baladeurs récitent d'aventure et de mes aventures en pleine nature.
Une série audio du magazine Leosers.
Attention, le départ est imminent.
Le soleil a rasson des déserts saoudiens.
Une poignée de chercheurs tente de déchiffrer les mystères du temps.
Depuis les chantiers archéologiques les plus fascinants du Moyen-Orient,
ou sur les routes qui relient entre elles les majestueuses cités antiques,
les LAN émets étudient les Nabatheins.
Archaeologues, épigraphistes et chercheuses au CNRS,
elles se rendent depuis 35 ans en Arabie saoudite pour déchiffrer les traces de leur passage sur Terre.
De la fin du IVe siècle avant Jésus-Christ, jusqu'au début du IIe siècle,
les Nabatheins ont veillé à laisser en héritage à l'humanité les prémices de la langue arabe,
aujourd'hui parlait par plus de 300 millions de personnes à travers le monde.
Avec son équipe, Laila fait parler les pierres,
dépoussièrent leurs secrets pour retracer les trajectoires et grands mouvements d'anciennes populations,
et promet ainsi à l'histoire de ne jamais rester dans l'oubli.
Les questions de l'Arabie saoudite

On ne se retrouve pas en Arabie saoudite par hasard.
Il faut en avoir eu envie, il faut en avoir eu l'idée,
il faut avoir une raison d'y être.
Et je pense notamment mettre à poser cette question, une fois un peu par boutade,
à Médine, parce qu'un jour j'ai raté l'avion pour Riad,
et puis de Riad j'ai raté l'avion pour Paris,
et après de Paris j'ai raté le train que je devais récupérer pour aller en vacances avec ma famille.
Et en pleine nuit, dans l'aéroport de Médine,
qui n'est pas non plus l'endroit le plus sableux de la Terre,
je me dis qu'est-ce que je fous là ?
C'est pas vraiment encore une région touristique,
il n'y a que de voyageurs individuels qui se lancent dans des aventures arabiques.
Et donc, qu'est-ce que je pouvais bien aller faire là-bas ?
Moi, une femme de 54 ans, ça se voit pas à l'oral,
mais j'ai bien 54 ans, je suis fonctionnaire, parisienne de banlieue, qui est mariée,
et mère de Jumel, de 23 ans bientôt.
Alors, j'allais dire avant d'être une femme, une mère, etc., je suis archéologue.
Donc, je suis archéologue, mais je suis aussi épigraphiste.
Alors, qu'est-ce que ça veut dire ?
Ça veut dire que je passe beaucoup de temps à déchiffrer des inscriptions anciennes,
c'est le propre de l'épigraphie, qui ont été gravées sur des matériaux qui sont non putrécibles.
Ça va être la pierre, principalement la pierre,
ça peut être aussi le métal, la céramique, en gros tout ce qui ne pourrit pas.
Et mon truc à moi, c'est les Nabathéens.
Et les Nabathéens, ils ont vécu du sud de la Syrie jusqu'au nord de l'Arabie.
Apparemment, le sud de la Syrie, l'ensemble de la Jordanie, une partie d'Israël et l'Arabie.
Et d'une certaine manière, j'ai suivi le parcours des Nabathéens eux-mêmes.
Les Nabathéens
On sait par les sources anciennes, et notamment par un historien grec, Diodorus de Sicile.
Je cite un peu de mémoire, parce que c'est un texte que j'ai quand même vu très souvent dans ma vie.
Que les Nabathéens sont de loin les plus riches.
Je crois que c'est parmi les nombreux tribus arabes qui font pêtre leur bête dans le désert.
Car un grand nombre d'entre eux a pour coutume de transporter jusqu'à la mer.
Alors quelle mer la Méditerranée, évidemment.
L'encent, la mire et les plus précieux des aromates que leur remettent ceux qui les acheminent depuis l'Arabie, dite heureuse.
Les Nabathéens ont donc à cette époque le monopole sur ce commerce,
qui emprunte cette mythique route de l'encent, comme on parle de la route de la soie,
il y a une route de l'encent qui traverse cette péninsule arabique du nord au sud, évidemment du sud au nord.
Alors l'expédition que je raconte aujourd'hui, c'est celle qui est m'amener sur les pistes du nord-ouest de l'Arabie.
Dans une région qu'on appelle le Hejaz, un nom, un topodime qu'on prononce plutôt Hejaz en français.
Donc en arabe, ce mot Hejaz veut dire barrière.
Et cette région, elle porte bien son nom parce que c'est une zone de montagne qui culmine à 2500 mètres d'altitude, à peu près,
et je ne me trompe pas.
Et ces montagnes forment effectivement une barrière entre la mer rouge à l'ouest et ce qu'on appelle le socle arabique à l'est.
Alors cette expédition, ce n'est pas une expédition au long cours, ça n'a pas du vrai démoin,
mais seulement cinq jours entre précisément le 15 et le 19 février 2020.
Et cette expédition a cherché à relier deux villes.
Une ville que tout le monde connaît parce que c'est un des trois principaux lieux saints de l'islam, Médine.
C'est là où se trouve la tombe du prophète Maomai.
Et l'autre ville, c'est El-Oula, ou plutôt El-Rola en arabe, on en a vaut le doiseau.
Ces deux villes sont distantes de 300 km à peu près.
Alors deux objectifs.
Essayez d'identifier le tracé d'un segment de cette fameuse route de l'encent qui traversait la péninsule arabique,
donc ce segment qui reliait à l'Oula, à Médine.
De découvrir autant d'inscriptions que possible, soit Nabathéennes, soit celle que j'appelle Nabathéo-Arabes.
Ce qui est assez fou, c'est que cette écriture, elle a connu une postérité extraordinaire,
parce que c'est elle qui, en se développant, on en a désormais la preuve,
a fini par aboutir à l'écriture arabe, telle qu'on la connaît aujourd'hui,
et ce développement d'une Nabathéenne vers l'Arabes a laissé des traces sous la forme d'inscriptions gravées dans le rocher.
Et ces inscriptions, il faut les trouver, il faut les lire, les relever avant de pouvoir les étudier,
mais aussi de rassembler un maximum de non-propres.
Et donc peut-être un jour, en collectant le maximum de non-propres les plus rares,
de savoir quels étaient les tribus qui ont le plus œuvré au développement de l'écriture arabe.
Et ça, ce serait plutôt sympa.
Dans l'équipe, il y a deux Français, un Britannique et un Irlandais.
Il y a deux chefs d'expédition, Floron et Gal et Alan Morrissey.
Et tous les deux, ils assurent la logistique pour être en autonomie pendant cinq jours.
Et ce sont surtout, en fait, des excellents pilotes de 4x4.
Et leurs voitures sont équipées de treuils, elles ont deux réservoirs,
on appelle ça des voitures à double réservoir, et à tout l'exacésoir qu'il faut pour recharger les batteries,
des batteries des téléphones, des GPS, des appareils photos, des ordinateurs.
Et en plus, on emporte un téléphone satelliteur que nous apprêtait l'ambassade de France
et qui nous permet de pouvoir téléphoner ou d'être joint en cas d'urgence.
Les deux autres la ronds, c'est qui, c'est Jérôme Norris,
un très prometteur jeune chercheur en fin de thèse, qui est excellente épigraphiste et moi.
Les voitures, quand Florent et Alain viennent nous chercher, elles sont déjà chargées au maximum.
Et on a juste la place, Jérôme et moi, de glisser nos affaires dans les intervalles.
On dirait qu'ils passaient à nous prendre, mais il fallait pas qu'on soit trop chargés.
Il faut dire que les manteaux de Bédouin et les sacs de couchage locaux prennent beaucoup de place.
On est loin du sac de couchage qui tient dans une petite poche.
Il y a 5 litres d'eau non potable par jour à par personne,
on comptant la douche et la vaisselle, et 3 litres pour la cuisine et pour boire.
On a des provisions, elles sont parfaitement organisées par Florent et Alain.
Il n'y a pas d'alcool, c'est interdit et on respecte,
mais on emporte des jus de fruits pour les veiller sous les étoiles.
On n'a pas de tente, seulement 2 litres de camp,
parce que Florent et moi, on préfère dormir dans les voitures.
Pour ce qui me concerne, un coffre ouvert et d'eau au vent, c'est important,
avec les pieds qui dépassent, parce que le coffre n'est pas assez long.
Je suis un peu grande.
De notre côté, Jérôme et moi, on a un peu improvisé notre matériel.
On n'est pas vraiment équipés, mais les conditions en dehors du froid de la nuit,
c'est le froid du désert, et on est en février,
et on est à 800 mètres d'altitude, il ne faut pas l'oublier.
Les conditions sont idéales.
Depuis Egra, on va vers le Sud-Est.
On commence notre périple à partir d'un site magnifique,
un site à inscription, qu'on avait repéré précédemment,
le froid l'année 2019 ou 2018,
mais à ce moment-là, on n'avait pas eu le temps d'aller plus loin.
Au départ, il y a deux membres des services de sécurité saoudien
qui nous accompagnent pour notre sécurité, tout à fait.
Mais leur Toyota Land Cruiser n'est pas assez puissant.
Ils sont sables deux fois, à une demi-heure d'intervalle.
Ils voient que nos pilotes, ils les ont tirés avec les truies,
ils les ont tirés de ce mauvais pas,
sont parfaitement capables de se débrouiller
dans les paysages qui nous attendent,
que ce soit du sable, de la pierre, du rocher, etc.
Donc après avoir vu ça et avoir traîné un peu,
nous avons laissé déjeuner, tout ça,
ils acceptent avec après, c'est quelques parables,
ils s'assurent qu'on a de l'eau, qu'on a tout ce qu'il faut,
et ils acceptent de nous laisser repartir tout soler.
Donc là, on devient tranquille et libre d'une certaine façon.
Alors, commence l'aventure, une aventure scientifique avant tout,
mais aussi une aventure humaine,
parce qu'on est tous les quatre passionnés par l'Arabie et par son passé,
et on a forcément beaucoup échangé.
Et pour partir à la recherche des Nabatiens perdus,
on a une direction, le Sud-Est, dans un premier temps,
et puis quelques points GPS qu'on a glané dans des publications,
ou sur Internet, on a des cartes,
on a notre flair et notre connaissance du terrain,
même si cette connaissance du terrain,
dans un premier temps, c'est seulement via Google Earth.
Les deux voitures sont reliées par radio,
ce qui n'empêche pas que plusieurs fois, on a perdu l'une ou l'autre,
et ce qui nous oblige à faire des avés-retours,
ou encore, je pense, souviens encore,
des remontées de dune, de grandes dunes,
que j'apprécie moyennement,
parce que j'ai toujours peur qu'on se plante en plein milieu.
Mais le Floron, il s'ébrouille toujours.
...
Pour être capable de lire une inscription Nabatienne,
surtout quand elle a été effacée par l'érosion,
il faut de la pratique, il faut parfois beaucoup de pratique,
et c'est comme pour beaucoup de choses,
plus on en lit, plus on est capable d'en lire.
Et parfois même avec les doigts,
c'est-à-dire, on peut, avec la pulpe des doigts,
comme pour du braille, on peut parfois mieux suivre
qu'avec les yeux l'incision érodée du texte dans la roche.
Je me souviens en particulier d'un moment,
pas pendant cette expédition, mais il y a d'autres 3 ans,
où j'ai voulu absolument lire une inscription Nabatienne,
qui venait en quelque sorte en légendé,
un couple de petits monuments taillés dans le rocher,
qui étaient en fait de simples reliefs de 50 cm sur 20.
Et en fait, ces reliefs rectangulaires,
ce sont des représentations divines chez les Nabatiens.
C'est comme ça qu'ils les représentaient.
Et en fait, je voulais savoir si le mot que des épigraphistes
qui étaient venus là avant moi,
était bien celui de Mass Jede,
pour désigner ces fameux reliefs qui symbolisent la divinité,
ou un autre.
Mass Jede, ça veut dire quoi en arabe ?
Ça veut dire la mosquée.
C'est l'endroit où l'on se prosterne.
Et en fait, c'est le même mot qui était utilisé.
Et je voulais vraiment savoir.
Et en fait, c'était tellement erodé
que c'était quasiment impossible à voir à l'œil nu.
Et en fait, en fermant les yeux,
je me reporte un petit peu en arrière,
et en prenant l'index, je suis gauche,
donc c'est en prenant l'index de la main gauche.
Et en suivant les yeux fermés,
les contours de la très légère incision erodée sur la roche,
j'ai vu ce terme, masque d'Aya,
donc au pluriel, précisément,
parce que masque d'Aya, c'est un mot au pluriel,
et qui désignait ces deux reliefs
qui symbolisaient de divinité Nabatienne
qui avaient été représentés là.
Et donc, c'est à ce moment-là que j'ai pu affirmer
que ce mot masjid,
qui était déjà utilisé en Nabatien,
et qu'on retrouve en Arabe pour désigner une mosquée,
il était utilisé pour désigner ce symbole divin
chez les Nabatiens.
Donc ça a l'air de rien comme ça,
mais en fait, parfois,
vers les avancées scientifiques, entre guillemets,
on les fait non pas par hasard,
parce que je ne m'y crois pas,
mais au détour de quelque chose qui, finalement,
n'a pas beaucoup d'importance,
si ce n'est se retrouver en face d'une inscription
qu'on n'arrive pas à lire et que d'un coup,
pas fournir.
Alors, on suit les wadi.
C'est quoi un wadi ?
C'est une vallée sèche,
parce qu'il n'y a pas de fleuve qui coule au milieu,
ou encore on suit des grandes plaines,
assez plate en général,
et ces plaines, elles sont ponctuées
de massifs de grès,
qui sont plus ou moins grands,
plus ou moins hauts,
plus ou moins longs, c'est très variable.
Donc les chauffeurs sont très gentils,
ils s'arrêtent chaque fois, patiemment,
parce qu'on ne peut pas regarder la jumelle
quand ça bouge, c'est pas possible.
Donc ils s'arrêtent pour nous laisser le temps
d'observer à la jumelle toutes les parois.
Et au moindre doute,
c'est-à-dire dès qu'on croit
à percevoir une gravure,
soit un dessin rupeste,
ou une inscription, on remet les gaz,
et on va jusqu'au pied des parois.
Et le moment où on s'approche
du rocher pour vérifier
ce qu'on croit avoir vu de loin,
c'est toujours un moment de suspense,
avec une petite piqueur d'adrénaline.
Parfois on est déçu,
parce qu'on est face à un dessin
ou à des graffitis modernes,
de loin c'est difficile de savoir.
Et parfois on a une ou deux inscriptions,
et c'est pas mal.
Parfois c'est carrément le jackpot,
parce qu'on a devant nous
un panneau qui est entièrement recouvert d'inscriptions.
Et dans ces cas-là,
souvent Alain et Floran nous abandonnent,
Jérôme et moi,
avec un peu d'eau en réserve,
heureusement.
Et parce qu'un panneau entier d'inscriptions,
le travail de lecture et d'enregistrement,
c'est pas de l'enregistrement audio,
mais c'est un enregistrement papier,
peut prendre au-du-temps,
parfois plusieurs heures.
Pourquoi ? Parce qu'il faut prendre des points GPS,
il faut identifier les textes,
les groupes de texte,
isoler visuellement les uns des autres,
il faut faire des photos de manière organisée,
partant toujours du général au particulier,
et en prenant soin de légender
systématiquement les clichés.
Il faut prendre des notes,
et surtout, il faut faire des copies manuelles,
c'est-à-dire en gros du dessin,
au crayon des inscriptions.
Et je sais que c'est la seule manière
de se contraindre à une discipline d'observation
fine des textes.
Et c'est à partir de cette documentation,
donc de tout ça,
qu'on travaillera à leur publication,
donc à leur interprétation,
il faut donc à la fois être rigoureux et systématique.
Quand on a de la chance,
on peut retrouver la même personne
qui, il y a 2000 ans,
a gravé sa signature
à une étape de l'Éthinéraire,
Caravanie, bien sûr,
puis à une autre étape,
parfois à plusieurs années d'intervalle.
Et c'est la preuve qu'en fait,
ces marchands Caravanie et leur dromadaire
empruntaient les mêmes routes
qu'ils devaient connaître par coeur,
comme nous, le chemin de l'école, tout simplement.
Les chercheurs
qui, dans le monde,
travaillent sur les nabatéens,
il y en a quelques ans, en archéologie,
en épégraphie,
des gens qui peuvent lire le nabatéens
à la louche comme ça,
je pense qu'on est une vingtaine,
à peu près,
et moitié moins
pour le nabaté au arabe.
Ouais, moins de dix, je pense.
Donc, c'est un peu de la même chose.
C'est pas beaucoup, c'est pas beaucoup.
En France, on est deux, trois.
Et donc l'Arabie,
c'était un peu la Terre incognita
ou la Terre interdite
ou le Graal de l'archéologie.
Enfin, c'était un peu le rêve.
Alors, une autre raison qui fait
que ce n'est pas totalement par hasard,
c'est que je viens de
ce qu'on appelle une famille de binationnaux.
Donc binationnaux, pourquoi ?
Parce que mon père est libanais,
100%, et ma mère est française, 100%.
Et le fait d'avoir vécu
dans un univers multi-culturel
depuis plus de temps de rafance,
même si je n'ai appris la rape qu'à l'école,
mais je l'ai appris à la maternelle,
donc j'avais trois ans,
au moment où le début de la guerre civile
a clatté au Liban en 75,
mes parents ont décidé
de nous faire partir du Liban,
de nous faire quitter Beyrouth.
Et donc, on est partis s'installer à Lyon
pendant deux ans sans mon père, d'ailleurs,
qui était resté pour faire de la résistance passive
et garder quelqu'un dans la maison.
Donc pendant quasiment deux ans,
mon père n'était pas avec nous.
Et donc, c'était une époque
que j'avais en CM1 et CM2,
et au bout de deux ans,
j'avais pas fait d'arabe,
parce que mon papa n'était pas avec nous,
ma maman n'a jamais vraiment appris d'arabe,
à Beyrouth, il n'y avait pas vraiment besoin.
Et en rentrant à Beyrouth,
deux ans après,
9, 8, 9 ans, 10 ans,
c'est un âge où,
si on apprend une passion,
on ne pratique pas du tout une langue,
on l'oublie.
Et même si on ne l'oublie pas complètement,
on enoublie suffisamment les automatismes
qui font qu'on peut comprendre directement
ce qu'on nous dit.
Et en rentrant à Beyrouth,
bon, c'était l'été,
mes parents m'avaient inscrite
dans une espèce de stage de rattrapage,
un peu,
et puis j'ai retrouvé mes copains, mes amis,
et certains qui n'avaient pas quitté le jugement,
qui n'avaient pas oublié l'arabe.
Et donc, on jouait,
comme le font les gamins à stage-là,
et à un moment donné, je ne sais plus pourquoi,
je cherchais quelque chose dans un placard.
Et ce copain en question,
dont je vais donner juste le prénom ici,
il s'appelle toujours, d'ailleurs, Fadi,
et au lieu de me répondre gentiment
où se trouvait l'objet dont je ne me souviens pas
que je cherchais, il m'a répondu en arabe,
en se moquant de moi, mais moi, j'ai pas compris,
sa dis-débutie de Sardin,
que l'objet que je cherchais
était dans le cul du singe.
Et donc, ils ont éclaté de rire,
lui et son petit frère,
et je me souviens encore de cette scène,
de la manière dont, en fait,
ils s'étaient tous les deux moqués
de moi par le fait que j'avais oublié
l'arabe d'une certaine manière.
Une fois, on a trouvé une belle inscription,
où un abatir demande à ce que...
C'est vraiment textuellement,
à ce que soit commémoré,
tout homme et tout dromadère
qui va à Egra.
Nous, on passe par là,
je sais pas si son souhait s'étendait
aux voitures, mais nous, on passe par là,
donc peut-être qu'on est inclus
dans son souhait de commémoration
que tout aille bien pour nous.
On trouve d'ailleurs d'innombrables gravures
plus ou moins stylisées
de ces animaux dans les rochers,
et j'ai même un collègue qui a découvert
de tailler dans le rocher un des reliefs
de dromadère qui sont plus grands que nature
et qui était taillé dans le gré.
La journée se termine
une heure avant que je suis de soleil,
à peu près.
Pourquoi aussitôt ?
Parce que une heure, c'est le temps qu'il faut
pour trouver un campement.
Alors, Floron, lui,
c'est un pro de cette recherche de campement,
et il a des exigences
que l'on comprend assez vite, en fait.
D'abord, il faut qu'on soit tranquille,
alors pour notre propre confort,
et pour ne pas gêner
les personnes qui pourraient être dans les environs,
alors qui sont ces personnes ?
Ce sont des pasteurs,
ce sont ceux qui gardent les troupeaux de dromadère
qui pèsent toute la journée dans le désert
et qui rentrent le soir.
Et donc, ces pasteurs sont des sous-anais,
très souvent.
Ils sont très gentils,
il n'y a pas de soucis avec eux,
mais de la même manière que eux,
ils ont un peu leur espace vital,
nous, on a envie d'être tranquilles,
et donc, on ne va pas se mettre juste à côté,
on va se mettre dans le wadi parallèle de l'autre côté.
Et donc, ça, c'est le premier critère.
Le deuxième, c'est qu'il faut être protégé du vent.
Et le vent, quand on a toute la journée,
c'est un truc qui peut rendre fou
et il faut se protéger.
Et pour ça, il faut que le rocher soit suffisamment haut,
il faut qu'on puisse y accéder,
qu'on puisse approcher d'assez près,
donc il ne faut pas qu'il y ait des boulis au pied,
donc il y a tout un tas de paramètres,
et puis un dernier, qu'il faut qu'il y ait du bois.
Parce que le soir, comme la nuit,
on vit et qu'il fait vite froid,
on fait du feu,
et donc, on a besoin de ramasser du bois.
Donc, une fois qu'on a recherché tout ça,
on essaie de s'installer, on positionne les voitures,
et nos deux pilotes,
ils ont conduit toute la journée, ils sont fatigués,
ils ont l'emmarque.
C'est dur, de conduire des voitures tout terrain, toute la journée.
Il faut être constamment attentif,
et on trace nous-mêmes notre route.
C'est-à-dire qu'on sait où on va,
en globalement une direction,
mais il faut qu'on fasse notre route.
Il n'y a personne qui l'a fait à notre place.
On digne toujours confortablement,
parce qu'on est bien installés,
on a des tables, des chaises,
et surtout, on a les mentaux de Bédouins
que Alain a pris soin d'en porter,
et qu'il débale tous les soirs
pour que Jérôme et moi, on n'est pas trop froid.
On passe un bon moment, on mange bien,
et à la frontale, bien sûr.
Jérôme et moi, on est toujours de corvée le soir,
c'est comme ça.
On fait la vaisselle à l'eau froide,
ça c'est un peu moins drôle,
mais il faut bien passer par là.
Je me souviens d'un soir où on n'avait pas de réseau,
on n'avait pas de radio, pas de réseau,
rien de spécial,
mais j'avais téléchargé
dans les forêts de Sibérie
de Sylvain Tesson,
qui est lu par lui-même.
C'est lui qui lit son propre journal,
et je trouve d'ailleurs qu'il lit ça très bien.
Et moi, j'aime bien les contrastes.
Je ne vais pas forcément avoir envie de lire
quand je suis en Arabie,
les bouquins de tesilleurs.
Je préférerais lire quelque chose
qui n'a vraiment rien à voir.
Et du coup, j'ai mis sur mon téléphone,
parce que je pouvais l'avoir sans réseau,
la lecture d'un chapitre
des forêts de Sibérie.
Et c'était assez génial,
parce que c'était silencieux,
et les autres ne connaissaient pas forcément,
Jérôme connaissait,
mais je ne sais plus si Florent et Alain connaissaient.
Et donc, c'était sympa.
Et je pense que si un jour je vais en Sibérie,
mais je n'aime pas les contrées froides,
je n'aime pas le froid en général,
je vais plaisir à écouter, justement,
dans le désert des déserts de ville près de tes figure.
Donc la première nuit, on a dormi comme ça,
la température est descendue à 4°C.
Ce n'est quand même pas très froid,
pour les montagnards,
les gens qui font des expéditions en montagne.
Mais pour nous qui ne sont pas habitués
ni entraînés, ni forcément équipés,
bon, c'est des températures qui ne sont pas très agréables.
Et donc, après un petit déjeuner,
on repart chaque matin
pour une nouvelle journée d'exploration.
Alors, les paysages changent,
ce n'est jamais monotone,
il y a des rochers,
il y a ces wadi,
il y a ces akastias,
sous lesquelles on s'arrête toujours
pour le pique-nique de midi.
Parfois, on arrive à des espèces de canyones
qui sont des wadi beaucoup plus encaissées
que les autres, du coup, on ne peut pas franchir.
On fait parfois des rencontres,
moi, j'appelle ça des rencontres improbables,
parce que si on les transposait chez nous,
à Paris, ça ne fonctionnerait pas, évidemment,
ça ne marcherait pas.
Mais même là-bas, c'est des rencontres improbables.
Notamment, ces pasteurs soudanaïs
qu'on croise sur leur dorma d'air.
Parfois, ils viennent vérifier, par exemple,
l'état d'une chamelle qui vient de ne mettre pas.
Donc, ils attachent.
La chamelle ne peut pas suivre le troupeau.
Donc, ils attachent la chamelle
et le bébé, un arbre, un akastia,
et eux, ils s'en vont, ils suivent le troupeau
et de temps en temps, il faut qu'ils reviennent
et voir comment va la chamelle.
Donc, ça nous est arrivé de tomber comme ça
par hasard sur un pasteur
qui venait voir la chamelle et son petit.
Et il nous a proposé du lait tout frais.
Et nous, en échange, vous lui avez donné
quelques oranges, parce qu'il n'y a rien de tel
qu'une orange bien juteuse
qu'on ouvre dans le désert.
Ça prend un parfum.
C'est assez extraordinaire.
On oublie le parfum de l'orange.
Mais une orange qu'on ouvre quand il n'y a pas du tout d'orange
quand il n'y a rien autour,
c'est comme ces bâtons de parfum
qu'on met pour les parfums d'ambiance.
C'est un peu comme ça.
Et c'est très, très fort.
Notre moisson épigraphique,
elle se poursuit comme ça de jour en jour.
L'essentiel de ce qu'on fait la journée,
c'est quand même de travailler,
de faire ces sauts de puces
et cette exploration systématique
de chacun des rochers
autour desquels on marche
ou on roule.
Et nos cagiers se remplissent petit à petit,
nos cartes mémoires d'appareils photo aussi.
Et l'avant dernier jour,
avant d'atteindre une oasis,
qu'on appelle l'oasis de Khaybar,
on tombe sur un superbe panneau inscrit
avec plusieurs dizaines d'inscriptions nabathéennes
et nabathéo-arabes.
Donc ces fameux textes
à l'acriture qui est intermédiaire
entre le nabathéen et l'arabe
et qui sont ceux qui m'intéressent le plus.
Alors il y a un de ces textes,
on s'arrête évidemment et on les lit.
Et un de ces textes mentionne un roi de rassane.
Et rassane, c'était une tribu arabe
qui était active dans la région on est,
enfin en Arabie et jusque Sud de la Syrie
entre le troisième siècle
et le sixième siècle après Jésus-Christ.
Alors on y passe plusieurs heures,
j'ai eu le remet-moi devant ce panneau
et bon, il se trouve que c'était en fin d'après-midi.
Donc il y a le soleil couchant,
qui est un peu dans l'axe de la vallée,
exactement dans l'axe de la vallée.
Donc en fait, il ne nous était pas caché.
Et en archéologie, en épigraphie,
il faut apprendre la patience
parce qu'on ne fait pas forcément
tout ce qu'on a prévu de faire
au moment où on commence à le faire.
Et donc on est obligé de laisser l'exploration
d'un grand voie dit qui longe
une énorme étendue de lave
qui s'étende dans ce qu'on appelle
le halvatraibal.
Ce sont des laves, donc c'est du basalt,
ce sont des coulées volcaniques,
c'est très noir.
Donc faudrait qu'on explore ce wadi une prochaine fois
si on y arrive.
Et donc après cette dernière journée,
on rebousse ce chemin un peu par la route,
c'est quand même plus facile.
Et donc le 20 février au soir,
en revenant vers la gare,
après avoir retrouvé l'asphalte,
il fait moche,
il fait moche mais il est vraiment moche.
Quand je dis moche,
ça veut dire que c'est une véritable tempête
qui se prépare.
On voit les nuages noires, le vent
qui se met de la grêle,
avec une forte pluie.
Et je me dis, moi qui en craie,
j'aime bien mon confort quand même.
Je me dis que je ne suis pas
mais content de ne pas dormir dehors
ce soir-là.
Et on retrouve aussi l'équipe.
Et ce qu'il va avec,
c'est-à-dire la tente en poêle.
Et la tente en poêle,
c'est une obligation
dans toutes les missions archéologiques en Arabie.
Enfin en tout cas, celles qui sont dignes de ce nom.
C'est en fait
le lieu de convivialité.
Alors il n'y a pas de salon, on a une tente.
Et dans la tente, il y a des tapis,
il y a des coussins,
il y a une cheminée.
Dans la cheminée, il y a tout le temps du café
mais il y a surtout quand on a un bout
de cuisson sympa, et qu'on sait attirer ses faveurs
en lui faisant des compliments notamment.
On a droit à du lait
sucré chaud au gingembre.
Et ça c'est pas mal quand on arrive
après avoir dormi 5 heures.
Et ça est la bonne douche chaude,
j'avoue que c'est très agréable.
Au retour, on est un peu
à paix par nos obligations
respectives.
Il faut se dire qu'une mission archéologique
ou épigraphique,
d'exploration, c'est assez intense.

l'exploitation
de ce qu'on a trouvé, elle ne se fait pas
tout de suite au retour.
Dès qu'on rende d'expédition, ça n'a pas le temps.
Parce que les 6 semaines qu'on passe
sur le terrain, c'est un moment
de collecte de données.
Et cette exploitation
hormis un petit débriefing,
on parle un petit peu
de ce qu'on a fait. Il se fait
au retour dans nos labos
ou dans nos pénates respectives.
Donc moi, il se fait pour moi
dans mon bureau
au CNRS. Et en fait, ça prend plusieurs mois.
Parce qu'il faut décrypter
tout ce qu'on a fait, refaire les choses
proprement. Alors, finalement,
dans cette expédition, on a
enregistré 125 sites.
Et sur ces 125 sites,
il y en avait 70
avec des inscriptions
qui étaient dans des écritures
et des langues diverses.
Du nord arabique, du sud-arabique
ancien, du nabatein,
du nabateu arabe,
de l'arabe des premiers siècles
des légires. Et on en a plus de 100.
Et finalement, c'est pas trop mal.
On a aussi trouvé des connexions
entre des personnes qui ont gravé leur nom
sur la route.
Et pas seulement sur la route
que nous on empruntait nous, mais avec
les inscriptions qu'on avait déjà
dans d'autres portions,
dans d'autres segments de la route,
on a des connexions entre Petra
et Égra. On en a entre
là où on était et Égra, et on en a au sud
de Égra. Donc en fait,
en rajoutant, en mettant ces
segments bois à bout,
on tient
au moins une partie de la route
et en tout cas, on est sûr que des gens passaient
par là dans l'antiquité.
En tant que chercheur,
je pense qu'il est important
d'un moment donné de s'assurer
que la transmission a été faite.
Ce n'est pas forcément
important, qu'il y ait encore des gens
qui soient capables de déchiffrer.
Parce que ce qui est important, en fait,
c'est un fait-sou d'indices
provenant de
de domaines différents
qui permettent d'arriver à des images
et à des reconstitutions
aussi réalistes que possible
de ce que pouvaient être
les mondes anciens.
Et ce n'est pas forcément
important que
il y ait beaucoup de gens
qui sachent lire de la bataille 1.
C'est important que
il y ait des gens qui puissent encore
le lire et qui puissent éventuellement
transmettre ce savoir
qui ne se transmet généralement
pas ni à l'école
ni à l'université, parce que ce sont des domaines
qui sont quand même hyper spécialisées
mais qui se transmettent
de générations en génération de savants.
Une fois qu'on a atteint
ce niveau d'hyperspecialisation
il est important
que d'autres le se fassent aussi.
Et si la relève est assurée, ça va.
Les balladeurs
est une série audio du magazine
Les Ozzards.
Cet épisode a été réalisé
par Thomas Fyre et Clément Sacar.
La musique originale
est signée Nicolas de Ferrand
et le mixage a été
assuré par l'Origaliganie.
On se retrouve donc
15 jours pour une nouvelle
balade. A bientôt.

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LesBaladeurs

Récits d'aventures et de mésaventures en pleine nature. Avez-vous déjà poursuivi un loup dans les étendues sauvage d'Alaska, greloté au beau milieu des icebergs ou dormi le long d’une paroi d’escalade à plusieurs centaines de mètres de hauteur ? Tous les 15 jours, découvrez des récits et témoignages d'aventures et de mésaventures en pleine nature. Un podcast du magazine Les Others (https://www.lesothers.com).  Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
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