Radio classique et les éditions Le Robert présentent l'École des Nombres, une histoire en musique d'Elodie Fondaci.
Tais-e-toire, tais-e-toire, tais-e-toire ! Est-ce que je peux avoir une histoire s'il te plaît de me raconter une histoire ?
Encore une histoire ? Vous avez été sales, vous êtes sûr ?
Bon d'accord. Je vais vous raconter une histoire farfelue d'orthographe, celle de 20 cent milliers, millions, milliards.
Savez-vous qu'en orthographe, tous les mots pour écrire les nombres sont invariables ?
Tous, sauf 20 cent, milliers, millions et milliards. Voici une histoire pour ne plus jamais l'oublier.
Chapitre 1 L'École des Nombres
L'École des Nombres avait très bonne réputation.
Pour les parents qui voulaient des enfants sages bien élevés et tirés à quatre épingles, il n'y avait pas meilleur établissement à la ronde.
C'était un pensionnat de prestige depuis l'Antiquité et les nombres les plus émérites avaient été élevés là.
Les portraits des vénérables chiffres romains s'alignaient d'ailleurs tout au long de l'escalier d'honneur.
Les élèves passaient toujours de vent avec déférence en chuchotant respectueusement lorsqu'ils montaient en classe.
A l'École des Nombres, la discipline était très strite. L'emploi du temps était invariable.
A 8 heures pile, à rythmétiques. A 9 heures pile, mathématiques. A 10 heures pile, économie. Et à 11 heures pile, gymnastique.
Alignés dans le préau, chiffres et nombres faisaient leurs exercices d'assouplissement et un et deux et trois.
Et puis, invariablement, quatre tours de stade. Les nombres premiers en tête.
Tout cela sous l'œil attentif du professeur de gymnastique qui portait autour du cou, un sifflet étince lent.
A midi, c'était le cours d'histoire. Certains nombres avaient fait de grandes carrières dans ce domaine.
1515 ou 1789 par exemple. Et on ne pouvait certes pas négliger une discipline aussi importante.
A 13 heures pile, la cloche sonnait l'heure du déjeuner.
En deux temps trois mouvements, les élèves grimpaient au réfectoire.
Où ils mangeaient comme quatre, cela va s'en dire.
Puis, venait enfin l'heure de la récréation.
A 15 heures, très exactement, les nombres avaient droit à une promenade dans l'immense parc qui entourait le pensionnat.
A l'unique condition, s'il sortait groupé, de se tenir par le trait d'union, de façon à ne pas se perdre et à ne pas se disperser.
Oublier son trait d'union était un impardonable manquement, sanctionné par une heure de retenue.
Et aucun aurait osé s'y risquer.
Toi, je vous rappelais qu'à l'école des nombres, la discipline était très stricte.
A l'école des nombres, la façon de s'habiller était-elle aussi rigoureusement réclémentée.
Et surtout, invariable.
Cela ne vous étonnera guère si je vous dis que l'invariabilité était la devise de l'établissement.
D'ailleurs, le mot invariable était gravé en lettres d'or au fronton du pensionnat.
A l'école des nombres, donc, chaque élève était tenu de revêtir un uniforme qui ne changeait jamais.
Une chemise blanche, un blazer noir, une jupe ou un bermuda noir,
une cravate noire, des sockets de blanche, des chaussures noires et vernis bien entendu.
Et pour que règne tout de même un peu de fantaisie, un petit beret noir,
que chaque nombre pouvait porter à sa guise,
à condition qu'il soit invariablement penché sur le raytoit.
C'est grâce à ces règles sévères mais justes
que l'école des nombres avait acquis la réputation d'excellence qui était la sienne
et que sortait de ses rangs des colonnes de chiffres bien nettes
prêts à toutes les opérations qui pourraient être amenées à faire dans le futur.
Tous les élèves d'ailleurs s'accommodaient bien de cette discipline
et nul en vérité ne sont jettés à la contestée.
Tous.
Sauf, 20 cent milliers, millions, milliards.
20 cent milliers, millions, milliards ne faisaient rien comme tout le monde.
Quant à 8h00 le quart, tous les élèves passaient la grille de l'école,
vêtus de leurs uniformes soigneusement repassés,
leurs chemises blanches, leurs blazeurs noires,
leurs berets noirs et leurs chaussures noires et vernis.
20 cent, lui, arrivait avec un pantalon jaune canari.
Oui, vous avez bien entendu, un pantalon jaune canari.
Ou bien un chapeau melon rayé rouge et vert.
Ou pire, des chaussures violettes, quand ce n'était pas les trois en même temps.
La première fois qu'il avait vu cela, le directeur avait manqué faire une attaque.
M. Poingaré avait immédiatement convoqué Vincent dans son bureau
et pendant deux heures, il l'avait sermonné et mise en garde
sur l'avenir de délinquants qui ne manquerait pas d'être le sien
s'il persistait dans une attitude aussi répréhensible.
On avait entendu à travers la porte les mots insolences,
sens des valeurs, repères, ignominies et tout un tas de mots très compliqués.
Vincent, qui était un garçon plein de bonne volonté,
avait tout écouté, hauchait gravement la tête,
serrait très gentiment la main du directeur à la fin de l'entretien
et le lendemain, il était venu à l'école avec un pull rouge vif.
Le directeur avait failli avaler sa moustache.
Oh, ne croyiez pas que Vincent voulait se moquer de quiconque ?
C'était le garçon le plus gentil du monde,
toujours poli, jamais insolent, adoré de ses camarades,
excellent élève de surcroît, il avait toujours 20 sur 20 à ses évaluations.
Non, vraiment, mis à part son goût insensé pour les vêtements bariolets,
on ne pouvait strictement rien lui reprocher.
Les professeurs ne le punissaient pas de guettet de coeur,
mais le directeur avait été formel.
Hors de question de laisser passer, c'est l'ubi vestimentaire.
Vincent, mille et mille ans milliard, était devenu sa bête noire, en quelque sorte.
Si l'on pouvait dire cela de quelqu'un d'aussi coloré.
Le directeur faisait son affaire personnelle de le ramener sur le droit chemin.
Les enseignants de l'établissement avaient pour ordre d'être d'une sévérité sans faille.
Et le pauvre Vincent écopait donc presque quotidiennement, d'heures de colle ou de punitions.
Il allait au coin, au piquet, au fond de la classe.
Il devait copier 20 fois la devise de l'école.
En orthographe, les chiffres et les nombres sont invariables.
C'était désolant.
Vincent, mille et mille ans milliard ne se plaignaient pas.
On sentait bien qu'il était navré de donner tant de peine au directeur.
Il copiait ses lignes, sans se décourager, et le lendemain, il revenait avec des sockets roses,
une veste à poids orange et une chemisette bleue lavande.
Que voulez-vous ?
Vincent millier, million milliard avait beau faire de son mieux.
Il était tout simplement incapable d'être invariable.
Devant l'ampleur du problème, le directeur capitula.
Il convoqua les parents.
Le rendez-vous fut fixé un jour d'octobre, peu avant les vacances de la douce.
Vincent.
Le jour dit, un invraisemblable van, orange vif, s'avance à en caouton sur l'allée bordée de Platane
et se garera devant la porte du pensionnat.
Les portières claquèrent et les parents devincent en sortir.
Madame millier, million milliard était une femme d'une beauté remarquable.
Avec une longue chevelure brune qui flottait sur ses épaules,
décolliez multicolore et une ample jupe à fleurs ornée de volons.
Une multitude de bracelets, tant inabulés à ses poignets,
et, il émanait d'elle, un délicieux parfum de patchouli.
Quant à monsieur millier, million milliard, il n'était pas mal non plus.
Il avait des cheveux aussi longs que ceux de sa femme,
une chemise brodée et une magnifique paire de bottes en cuir fuchia.
Le directeur sentit ses épaules s'affaisser.
Avec des parents pareils, comment s'étonner que Vincent se comporte de la sorte ?
Il soupira et il conduisit monsieur et madame millier, million milliard dans son bureau.
Chère madame, cher monsieur, je n'irai pas par quatre chemins.
Votre fils nous donne bien du souci.
Nous nous mettons en quatre pour assurer son éducation
et il persiste à faire les quatre sans coups
et à ne respecter aucune des règles élémentaires de cet établissement.
Je le regrette de vous annoncer que Vincent ne peut plus rester à l'école des nombres.
Je vous reçois cinq sur cinq ?
Dis tout seulement madame millier, million milliard.
Mais ne pouvez-vous pas y regarder à deux fois avant de renvoyer Vincent ?
C'est un garçon qui veut bien faire.
Remettons les compteurs à zéro.
Proposa monsieur millier, million milliard.
Mais le directeur ne se laisse à pas fléchir.
Je ne l'ai déjà laissé passer beaucoup trop d'indisciplines, cher monsieur.
Je pense au contraire qu'il faut se montrer très ferme.
Votre fils est renvoyé. Je suis désolé.
Le soir même donc, Vincent millier, million milliard s'en alla.
En franchissant la porte du pensionnat,
il adressa à un sourire triste, à ses camarades,
aglutiné derrière les fenêtres.
Puis, on vit la petite silhouette vêtue d'un ciré jaune citron
s'installer sur la banquette arrière.
Et la camionnette orange s'éloignait dans le crépuscule.
Et à l'école des nombres, la vie reprit son cours.
Un variable, comme si rien ne s'était passé.
Mais au fil des jours, il arriva quelque chose que le directeur n'avait pas anticipé.
L'école des nombres devint triste comme un jour de pluie.
Les professeurs manquaient d'entraîn.
Les élèves n'avaient jamais semblé si sérieux.
Plus personne ne riait.
Le directeur lui-même avait le cœur lourd.
Quant à 8h moins le quart,
tous les nombres passaient la grille de l'école,
vêtues de leurs uniformes soigneusement repassées,
leurs chemises blanches, leurs blazers noirs,
leurs veste noire et leurs chaussures noires et vernis.
Il ne pouvait s'empêcher de chercher des yeux,
une petite tâche de couleurs.
À vrai dire, depuis que Vincent était parti,
les journées étaient singulièrement des pourvues de fantaisie.
Et puis, plus rien ne tourneront à l'école des nombres.
Les élèves multipliaient les erreurs.
Vincent leur manquait.
Devant l'ampleur du problème,
le directeur capitula.
Il écrivit au parent.
Chère madame,
chère monsieur millier, million, milliard,
je vous dois des excuses.
Revoir Vincent était une erreur de calcul.
Nous serions plus connerées,
vraiment heureux,
que Vincent revienne à l'école des nombres.
Et il signa.
Au moment de fermer l'enveloppe,
il hésita une seconde.
Il l'a rouvrit,
déplia à nouveau le papier
et, avec un feutre violet,
il souligna deux fois le mot heureux.
Et il partit à la poste.
Deux semaines plus tard,
le van Orange Vif
s'engageait à nouveau dans la lébordée de Platane.
Vincent millier, million milliard en sorti,
entouré de ses parents
et s'arrêta, intimidé.
La cour d'honneur était noire de monde.
Tous les élèves s'étaient rassemblés pour l'accueillir.
Le directeur serra la main de Vincent et de ses parents
et il monta sur les strades.
Chers élèves,
je vous ai réunis ici pour vous dire quelque chose.
Tout le monde peut se tromper
et je me suis trompée.
Tant mieux,
on a besoin de faire des erreurs pour apprendre.
J'ai cru que la vie et les mathématiques
étaient une simple affaire de rigueur.
C'est faux.
Nous avons besoin de création,
d'invention, de poésie,
de différence
et de Vincent millier, million milliard.
Tous les élèves se mirent à applaudir.
Et quand le petit 4,
le meilleur ami de Vincent,
lança son béret vers le ciel en criant
« Pour Vincent et Piquip, au revoir ! »
Tout le monde limita.
Vincent millier, million milliard,
devint rouge comme un coquelicot.
Aussi rouge que sa salopette.
Mais le directeur rétablit le calme
d'un geste de la main.
Il tout s'otate d'un air soucieux
et reprit la parole dans le micro.
Pourtant,
un problème persiste.
Un établissement qui a pour règle
la variabilité
ne peut accueillir Vincent.
Le silence tomba.
Les élèves regardèrent M. Poincaré
avec inquiétude.
Et Mme millier, million milliard
se mordit nerveusement les lèvres.
Alors,
le directeur fit un petit clin d'œil
au professeur de gymnastique.
Qui savant ça,
portant dans ses bras musclés
une énorme caisse en bois
remplie de peaux de peinture
de toutes les couleurs.
Le directeur se pencha vers la caisse
et il en sortit un gros bouquet de pinceaux
qu'il tendit aux élèves.
Puis,
il ajouta avec un sourire malicieux
« Il ne nous reste plus
qu'à changer
la devise de l'école.
»
Depuis ce jour,
sur le fronton de l'école des nombres,
il y a
une nouvelle inscription
en belle lettre multicolore.
En orthographe,
les chiffres et les nombres sont invariables,
sauf
20,
100,
millier,
million,
milliard.
C'était
« L'école des nombres ».
Une histoire écrite et racontée
par Iludy Fondacci
sur la water music de Handel.
Retrouver cette histoire
dans le recueil
200 milliers, millions, milliards
de la collection
histoire farfelue d'orthographe.
Des albums avec des jeux
illustrés par Marianne Barcelon
et Veronique Dès
aux éditions Le Robert.
Radio classique
des histoires aux musiques.