Josephine par Benjamin Rabier
Josephine est la plus insouciante des grenouilles qui peuplent les temps de baird et des environs.
Quand elle fait un saut, jamais elle ne se préoccupe de l'endroit où elle devrait régulièrement tomber.
Aussi, lui est-il souvent arrivé de tomber sur la bogue hérissée de pico, de quelques marondins,
ou de se laisser choir dans le récipient que les vignorons ont coutume de placer,
sous la cannelle des bariques remplies d'un bon vin rouge ou blanc ?
Josephine boite une goutte comme on dit en langage populaire.
Et la voilà dans les vignes du Seigneur, ne se réveillant que le lendemain,
en ayant devant elle la vision insaisante de petits points noirs.
Aujourd'hui, le soleil tape sur les bords de l'étang
et Josephine en profite pour entrer en conversation prolongée avec mademoiselle Aglaé,
une de ses congénères.
Figure-toi cher ami, lui dit-elle,
qui hier j'ai sauté par-dessus un canard ?
Le canard m'a poursuivi dans l'herbe,
jusqu'au moment où apercevant un vieux soulier sur le bord du chemin,
je me suis engouffré dedans.
Ah, Grodin, je te tiens ! s'écria le canard en plongeant le cou dans la chaussure.
Pas encore lui répondit Jean-Méchapin,
car la chaussure, par suite d'un trop long usage,
baillait désespérément entre la semelle et l'empagne.
Un jour, dit Josephine Aglaé,
j'entendis un jeune garçon qui lisait à haute voix
une fable de la fontaine, intitulée
« La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf ».
Là-dessus, moi de m'écrier,
je serai moi aussi de la grosseur d'un bœuf.
Et, avisant un vieux soufflet abandonné,
je le placais tout ouvert au bas d'un talu.
Je priais alors ma cousine Lucette
de laisser tomber sur le soufflet une énorme pierre,
et je saisis avec ma bouche le tuyau du soufflet.
Boom ! La pierre tomba et le soufflet soudainement aplati,
main soufflât dans le ventre et dans les poumons,
tout ce qu'il contenait d'air respirable.
Du coup, j'étais devenue, en un instant,
presque aussi grosse que le bœuf de la ferme des éperlants.
J'étais si grosse, ma chère, que mon ventre traitait ta terre.
On eut dit une boule.
Je n'eut qu'à étendre les bras et les jambes
pour ressembler à ces jeux de bascule
semblables à ceux que l'on rencontre dans les gymnases et dans les fêtes foraines.
Un escargot et un muleau s'installèrent,
l'un sur mes pattes de devant, l'un sur mes pattes de derrière.
Et le jeu de bascule fonctionna au milieu des rires
de mes deux partenaires improvisés.
À quelques temps de là, Josephine rencontra le canard
qu'il avait, sans résultat, si souvent poursuivi.
L'oiseau aquatique, qui avait trouvé dans l'herbe un filet à papillon,
résolu de capturer la grenouille à l'aide de sa trouvaille.
La première tentative n'obtint aucun succès.
Le canard creva son filet sur un pieu,
au haut duquel Josephine s'était perchée.
Notre grenouille, d'une agilité peu commune,
mit le canard dans un état de colère indescriptible.
Un matin qu'elle se promenait dans la campagne,
elle rencontra un petit moineau qui mourait de faim.
Vite, elle s'éloigna et revint bientôt déposé sous le bec du pauvre oiseau,
des mouches, des verres et des graines.
L'oiseau réconforté disparut en s'écriant,
« À charge de revanche, petite ! »
Un jour, Josephine fut capturée par un jeune garçon
qui, pour l'utiliser comme baromètre, l'enferma dans un bocal.
Mais le petit oiseau veillait.
En un instant, de son bec asséré,
il creva le papier qui bouchait le méchant bocal.
Et Josephine ainsi recouvra sa liberté.
La voici, attachante à la queue d'un muleau,
un gros verre de terre.
Le muleau gagne à son trou et le verre reste à dehors.
Passant par là, un canard vit le verre,
fonça sur lui et la valla.
Puis il tira sur la ficelle
et ramena tout naturellement le petit muleau attaché par la queue.
Nous voici des lores en face d'un canard bien embarrassé.
Des chats qui se trouvaient sur leur passage, leur emboitèrent le pas,
alléchés par la présence du muleau.
Animal dont la chair constitue pour les chats
un véritable régal gastronomique.
A percevant le trou dit de descente des eaux,
le muleau s'y engouffra.
Le canard, impitoyablement tiré par le fil qui le martyrisait,
fit passer son long coup dans le tuyau.
Si le coup pu passer, le corps reste à dehors.
Si bien que les efforts à se dégager
n'aboutir qu'à détacher le tuyau du mur et à le faire s'écrouler.
Dans le choc, la ficelle se cassa
et le canard se trouve à orner d'un morceau de tuyau
qui lui valut une entrée haumérique et mouvementée
dans la ferme des éperlants.
Pauvre canard, il se rappellera longtemps
l'aventure du verre de terre, du tuyau de cheminée et du muleau.
Quant à ce dernier, il perdit la queue dans cette équipée improvisée.
Et Josephine, qui de loin avait assisté
aux fantastiques péripéties de cette course en diablée,
riait de tout son cœur de grenouille.
Mais le pauvre canard n'était pas encore au bout de ses peines.
Un jour qu'il eut le courage de reprendre sa course à la grenouille,
Josephine fit si bien que de cabriole en cabriole,
elle obligea le malheureux, à de telles contortions
qu'il résolut involontairement le difficile problème
de faire avec son cou une espèce de noeud de cravate.
Depuis lors, le canard au cou noué
se promène tristement, dédaignant la joyeuse Josephine.
Sous-titres réalisés par la communauté d'Amara.org
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