Le Goulot et la Bouteille, de Hans Christian Andersen

Durée: 24m33s

Date de sortie: 11/03/2024

Dans une rue étroite et tortueuse, toute bâtie de maisons de piètre apparence, il y en avait une particulièrement misérable, bien qu'elle fût la plus haute ; elle était tellement vieille, qu'elle semblait être sur le point de s'écrouler de toutes parts. Il n'y habitait que de pauvres gens ; mais la chambre où l'indigence était le plus visible, c'était une mansarde à une seule petite fenêtre, devant laquelle pendait une vieille et mauvaise cage, qui n'avait même pas un vrai godet ; en place se trouvait un goulot de bouteille renversé, et fermé par un bouchon, pour retenir l'eau que venait boire un gentil canari. Sans avoir l'air de s'occuper de sa misérable installation, le petit oiseau sautait gaiement de bâton en bâton et fredonnait les airs les plus joyeux.

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en capital. Le goulot de la bouteille.
D'après Hans Christian Andersen, Interprétation, Chloéorie.
Dans une rue étroite et tortuueuse, toute bâtie de maisons de piètre à parance, il
y en avait une particulièrement misérable, bien qu'elle fût la plus haute. Elle était
tellement vieille qu'elle semblait être sur le point de s'écrouler de toute part. Il
n'y habitait que de pauvres gens, mais la chambre où l'indigence était le plus visible,
c'était une mensarde à une seule petite fenêtre, devant laquelle pendait une vieille
et mauvaise cage qui n'avait même pas un vrai goder. En place, se trouvait un goulot
de bouteilles renversées et fermées par un bouchon pour retenir l'eau que venait boire
à un gentil canari. Sans avoir l'air de s'occuper de sa misérable installation,
le petit oiseau sautait guément de bâton en bâton et freudonnait les airs les plus joyeux.
« Ah oui ! Tu peux chanter, toi ! » dit le goulot. C'est-à-dire il ne le dit pas tout haut,
vu qu'il ne savait pas plus parler que tout autre goulot, mais il le pensait tout bas,
comme quand nous autres humains, nous nous parlons à nous-mêmes.
« A un tempêche de chanter, reprit-il, tu as conservé tes membres entiers ? Ah !
moi je voudrais voir ce que tu ferais si, comme moi, tu avais perdu tout ton arrière
train si tu n'avais plus que le cou et la bouche, et celle-là encore fermée d'un bouchon.
Tu ne chanterais certes pas, mais va toujours. Ça n'est pas un mal qu'il y ait au moins un
être un peu plus gué dans cette maison. Moi, je n'ai aucune raison de chanter.
Eh ! je ne le pourrais pas du reste. Autrefois, quand j'étais une bouteille entière,
il m'arrivait de chanter aussi quand on me frottait adroitement avec un bouchon.
Et puis les gens chantaient en mon honneur, ils me fêtaient.
Dieu sait combien on me dit d'agréable chose lorsque je fus de la partie de campagne où la
fille du fourreur fut fiancée. Il me semble que ce n'est que d'y est. Et cependant que
d'aventure j'ai éprouvé depuis l'or, quelle vie accidentée que la mienne,
j'ai été dans le feu, dans l'eau, dans la terre et plus dans les airs que la plupart des
créatures de ce monde. Voyons que je récapitule une fois pour toutes les circonstances de ma
curieuse histoire. Et il pensa au four en flammes où la bouteille avait pris naissance, à la façon
dont on l'avait en soufflant formée d'une masse liquide et bouillante. Elle était encore
toute chaude lorsqu'elle regarda dans le feu ardent d'où elle sortait. Elle eut le désir de rouler
et de s'y replonger, mais à mesure qu'elle se refroidit, elle éprouva du plaisir à figurer dans
le monde comme un être particulier et distinct, à ne plus être perdu et confondu dans une masse.
On l'aligna dans les rangs de tout un régiment d'autres bouteilles, ses soeurs, tirés toutes du
même four. Elles étaient de grandeur et de forme les plus diverses, les unes bouteilles à champagne,
les autres, simples bouteilles de bière. Elles étaient séparées les unes des autres selon leur
destination. Plus tard, dans le cours de la vie, ils peuvent fort bien se faire qu'une bouteille fabriquée
pour recevoir de la vulgaire piquette, soit remplie du plus précieux lacrymacristie, tandis qu'une
bouteille à champagne en arrive à ne contenir que du cirage. Mais cela n'empêche pas qu'on
reconnaisse toujours sa noble origine. On expédia les bouteilles dans toutes les directions. Soigneusement
entourée de foins, elles furent placées dans des caisses. Le transport se fit avec beaucoup de
précautions. Notre bouteille vit la marque d'un grand respect pour elles. Et certes, elles ne
s'imaginaient pas qu'elles finiraient après avoir été traitées avec tant de déférences par servir
d'abrevoir aux serins d'une pauvresse. La caisse où elles se trouvaient fut descendue dans la cave
d'un marchand de vin. On la déballa et pour la première fois, elles furent rincées. Ce fut pour
elles une sensation singulière. On l'arranjait de côté, vide et sans bouchon. Elle n'était pas à
son aise. Il lui manquait quelque chose. Elle ne savait pas quoi. Enfin, elle fut remplie d'excellent
vin, d'un cru célèbre. Elle reçut un bouchon qui fut recouvert de cire et une étiquette avec ses mots,
première qualité. Elle était aussi fière qu'un collégien qui a remporté le prédonneur. Le vin
était bon et la bouteille aussi était d'un verre solide et sans soufflure. On la monta à la boutique.
Quand on est jeune, on est porté au lyrisme. En effet, elle sentait fermenter en elle toute sorte
d'idée de chose qu'elle ne connaissait pas, des réminiscences des montagnes ensoleillées où
pousse la vigne des refreins joyeux. Tout cela résonnait en elle confusément. Un bon jour,
on va l'acheter. Ce fut l'apprenti d'un fourreur qui l'emporta. On l'a mis dans un panier à
provision avec un jambon, des saucissons, un fromage, du beurre le plus fin, du pain blanc et savoureux.
Ce fut la fille même du fourreur qui emballa tout cela. C'était la plus jolie fille de la vie.
Toute la société monta en voiture pour se rendre dans le bois. La jeune fille prit le panier sur
ses genoux, entre les plis de la serviette blanche qui le recouvrait sortait le goulot de la bouteille.
Il montrait fièrement son cachet rouge. Il regardait le visage de la jeune fille qui jetait à la dérobée
les yeux sur son voisin, un camarade d'enfance, le fils du peintre de portrait. Il venait de passer
avec honneur l'examen de capitaine au long cours et le lendemain il devait partir sur un avis.
Lorsqu'on fut arrivé sous la feuillée, les jeunes gens causèrent à part. La bouteille entendiait
encore moins que les autres ce qu'ils se dirent car elle était toujours dans le panier. Elle en fut
tirée enfin. La première chose qu'elle observa, ce fut le changement qui s'était opéré sur le
visage de la jeune fille. Elle restait aussi silencieuse que dans la voiture, mais elle était rayonnante
de bonheur. Tout le monde était joyeux et riait guément. Le brave fourreur saisit la bouteille
et y appliquait le tir bouchon. Jamais le goulot n'oublia plus tard le moment solennel où l'on
tira pour la première fois le bouchon qui le fermait. « Chop ! » dit-il avec une netteté de son de
bonne augure. Et puis quel doux-glou-glou il fit retentir lorsqu'on versa le vin dans les vers.
« Vive les fiancés ! » s'écria le fourreur. Et tous vidèrent leur vers et le jeune marin embrassa
sa fiancée. « Que Dieu vous bénisse et vous donne le bonheur ! » reprit le papa. Le jeune homme
remplit de nouveaux les vers. « Buvo à mon heureux retour ! » dit-il. « D'aujourd'hui en un an,
nous célébrerons la noce. Et lorsqu'on eût vidé les vers, il prit la bouteille et s'écria,
« Ah ! Tu as servi à fêter le jour le plus heureux de ma vie. Après cela, tu ne dois plus remplir
d'emplois en ce monde. Tu ne retrouverais plus un aussi beau rôle. » Et il lança avec force la
bouteille en l'air. La bouteille tomba sans se casser au milieu d'une épaisse touffe de jaune sur le
bord d'un petit état. Elle eût le temps d'y réfléchir à l'ingratitude du monde. « Ah !
moi je leur ai donné de l'excellent vin, » se disait-elle. Et en retour, ils m'ont rempli d'eau
bourbeuse. Elles ne voyaient plus la joyeuse société, mais elles les entendient chanter encore
et se réjouir pendant bien des heures. Quand ils furent partis, survainrent deux petits paysans.
En furetant dans les jaunes, ils aperçurent la bouteille et l'emportèrent chez eux. Ils avaient vu
la veille leur frère aînée, un matelot qui devait s'embarquer le lendemain pour un long voyage et
qui était venu dire adieu à sa famille. La mère était justement occupée à faire pour lui un paquet,
où elle fourrait tout ce qu'elle pensait pouvoir lui être utile pendant la traversée. Le père
contenant de l'eau de vie épurée était déjà enveloppée lorsque les garçons rentraient avec
la belle grande bouteille qu'ils avaient trouvée. La mère retira la fiol et mit en place la bouteille
qu'elle remplit de sa bonne eau de vie. « Comme cela, il en aura plus, » dit-elle. « C'est assez d'une
bouteille pour ne pas avoir une seule fois mal à l'estomac pendant tout le voyage. »
Voilà donc la bouteille relancée en plein dans le tourbillon du monde.
Le matelot, Pierre Jensen, l'a reçu avec plaisir et l'emporta à bord de son bâtiment,
le même justement que commandait le jeune capitaine dont il vient d'être parlé.
Elle n'avait pas trop déchu, car le breuvage qu'elle contenait paraissait au matelot aussi
exquis qu'aurait pu l'être pour eux le vin qui s'y trouvait auparavant.
« Voilà la meilleure des pharmacies, » disait-il, chaque fois que Pierre Jensen l'a tiré pour
renverser une goutte aux camarades qui avaient mal à l'estomac.
Aussi longtemps qu'elle renferma une goutte de la précieuse liqueur, on l'atteint en grand honneur.
Mais un jour, elle se trouve à vide, absolument vide. On la fourra dans un coin où elle resta
sans que personne prégarde à elle. Voilà qu'un jour s'élève une tempête.
D'énormes et lourdes vagues soulèvent le bâtiment avec violence. Le grand mat se brise,
une voix d'eau se déclare. Les pompes restent impuissantes, ils faisaient nuit noire, le navire
sombra. Mais au dernier moment, le jeune capitaine écrivit à la lueur des éclairs sur un bout de
papier « Au nom du Christ, nous périssons ». Il ajouta le nom du navire, le sien, celui de sa
fiancée. Puis il glissa le papier dans la première bouteille vide venue, la reboucha ferme et la
lança au milieu des flots en fureur. Elle, qui lui avait naguer versé la joie et le bonheur,
elle contenait maintenant cet affreux message de mort. Le navire disparut, tout l'équipage disparut.
La bouteille rebondissait de vagues en vagues, légères et alertes comme il convient à une
messagère qui porte un dernier billet d'eau. Dans ses périgrinations, elle eut le bonheur de
n'être ni poussé contre des rochers, ni avalé par un requin.
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Le papier qu'elle contenait, ce dernier adieu du fiancé à la fiancé, ne devait qu'apporter la
désolation en parvenant entre les mains de celle à laquelle il était destiné. Après tout, le chagrin
et le désespoir qu'il devait provoquer usent encore mieux valu que les angoisses de l'incertitude
qui accablaient la jeune fille. Où était-elle ? Dans quelle direction voguer pour atteindre son pays ? La
bouteille n'en savait rien. Elle continua à se laisser baloter, de droite et de gauche.
Tout à coup, elle vint échouée sur le sable d'une plage. On la recueillit. Elle ne saisit pas un
mot de ce que disaient les assistants. Le pays en effet était éloigné de bien des centaines de
lieux de celui d'où elle était originaire. On la ramasse à donc et après l'avoir bien
examiné de tout côté, on l'ouvrit pour en retirer le papier qu'elle contenait. On le tourna et
retourna dans tous les sens. Personne ne pu comprendre ce qu'il y avait écrit. Il devinait bien
qu'elle provenait d'un bâtiment qui avait fait l'offrage, qu'il était question de cela sur
le billet mais voilà tout. Après avoir consulté en vain le plus savant d'entre eux, il remire le
papier dans la bouteille qui fut placé dans la grande armoire d'une grande chambre dans une grande
maison. Chaque fois qu'ils venaient des étrangers, on prenait le papier pour le leur montrer mais aucun
d'eux ne savait la langue dans laquelle était écrit le billet. À force de passer de main en
main, l'écriture qui n'était tracée qu'au crayon s'effaça, devant de plus en plus difficile à
distinguer, et finit par disparaître entièrement. Après être resté une année dans l'armoire,
la bouteille fut portée au grenier où elle se trouva bientôt couverte de poussière et de toile
d'araignée. Elle se souvenait avec amertume des beaux jours où elle versait le divin jus de la
treille là-bas sous les frais-ombrages des bois, puis du temps où elle se balançait sur les flots,
portant un tragique secret, un dernier soupir d'adieu. Elle resta vingt années entières à se
mordfondre dans la solitude du grenier. Elle aurait pu y demeurer un siècle si l'on avait
démoli la maison pour la reconstruire. Quand on enleva la toiture, on l'a perçu et l'on parut
se rappelait qui elle était. Mais elle continua de ne comprendre absolument rien de ce qui se disait.
« Si j'étais cependant resté en bas, pensais-t-elle, je serais finie par apprendre la langue du pays.
Là-haut, toute seule avec les rats et les souris, il était impossible de m'instruire.
On la lava et la rinça, ce n'était pas de trop. Enfin, elle se sentit de nouveau toute propre et
transparente. Son ancienne guétée lui revint, quand au papier qu'elle avait jusqu'à la regarder
fidèlement, il périt dans la laissie. On la remplit de semences de plantes du sud qu'on expédia
au nord. Bien bouché, bien calfeutré et enveloppée, elle fut placée sur un navire dans un coin
obscur où elle n'a perçu pendant tout le voyage ni lumière, ni lanterne, ni à plus fortes raisons,
le soleil ni la lune. « De cette façon, se dit-elle, quel fruit retireurais-je de mon voyage ? Mais ce
n'était pas le point essentiel. Il fallait arriver à destination et c'est ce qui eu lieu. On la déballa.
« Ah Dieu ! Quelle peine ils se sont donnés ! entendit-elle dire autour d'elle pour en mitoufler
cette bouteille et pourtant elle sera certainement cassée. Pas du tout, elle était encore entière,
et puis elle comprenait chaque mot qui se disait. C'était de nouveau la langue qu'on avait parlé
devant elle au four chez le marchand de vin dans le bois sur le premier navire, la seule bonne vieille
langue qu'elle connue. Elle était donc de retour dans sa patrie. De joie, elle faillit glisser des mains
de celui qui la tenait. Dans son émoi, elle s'aperçait à peine qu'on lui enlevait son bouchon et
qu'on la vidait. Tout à coup, lorsqu'elle reprit son sang froid, elle se trouva au fond d'une cave.
On l'y oublia pendant des années.
Enfin, le propriétaire des ménages, en portant toutes ces bouteilles, la nôtre aussi, il avait fait
fortune et allait habiter un palais. Un jour, il donnait une grande fête. Dans les arbres du
parc, on suspendit le soir des lanternes de papier de couleur qui faisaient l'effet de tulipes
enflammées. Plus loin, briller des guirlandes de lampions, la soirée était superbe. Les étoiles
scintillées, il y avait nouvelle lune. Elle n'apparaissait que comme une boule grise à fil et d'or,
et encore fallait-il de bons yeux pour la distinguer. Dans les endroits écartés, on avait mis les
lampions venant à manquer des bouteilles avec des chandelles. La bouteille que nous connaissons fut
de ce nombre. Elle était dans le ravissement. Elle revoyait enfin la verdure, elle entendait
des chans joyeux de la musique des bruits de fête. Elle ne se trouvait, il est vrai, que dans un coin.
Mais n'y était-elle pas mieux qu'au milieu du tauhu bohu de la foule. Elle y pouvait mieux savourer
son bonheur. Et en effet, elle en était si pénétrée qu'elle oublia les vingt ans où elle avait
langu dans le grenier et tous ses autres débois. Elle vit passer près d'elle un jeune couple de
fiancés. Il ne regardait pas la fête, c'est à cela qu'on les reconnaissait. Il rappelait à la
bouteille le jeune capitaine et la jolie fille du fourreur et toute la scène du bois. Le parc avait
été ouvert à tout le monde, des curieux si pressés pour admirer l'esplendeur de la fête. Parmi
eux marchaient toutes seuls une vieille fille. Elle rencontra les deux fiancées, cela la fille
souvenir d'autres filles en saille. Elle se rappela la même scène du bois à laquelle la bouteille
venait de penser. Elle y avait figuré. C'était la fille du fourreur. Cette heure-là avait été la
plus heureuse de sa vie. C'est un de ces moments qu'on n'oublie jamais. Elle passa à côté de la
bouteille sans la reconnaître, bien qu'elle n'eût pas changé. La bouteille non plus ne reconnue pas
la fille du fourreur, mais cela parce qu'il ne restait plus rien de sa beauté si renommée jadis.
Il en est souvent ainsi dans la vie. On passe à côté l'un de l'autre sans le savoir. Et cependant,
elle devait encore une fois se rencontrer. Vers la fin de la fête, la bouteille fut enlevée par un
gamin qui l'a vendu un shilling avec lequel il s'acheta un gâteau. Elle passa chez un marchand
de vin qui l'a rempli d'un bon cru. Elle ne resta pas longtemps achômée. Elle fut vendue à un
aéronaute qui le dimanche suivant devait monter en ballon. Le jour arriva, une grande foule se
réunit pour voir le spectacle encore très nouveau alors. Il y avait de la musique militaire, les
autorités étaient sur une estrade. La bouteille voyait tout par les interstices d'un panier où
elle se trouvait à côté d'un lapin vivant qui était tout auri, sachant qu'on allait tout à l'heure,
comme déjà une première fois, le laisser descendre dans un parachute pour l'amusement des badots.
Mais elle ignorait ce qui allait se passer et regardait curieusement le ballon se gonflé de
plus en plus puis se démenez avec violence jusqu'à ce que les câbles qu'il retenait fût coupés.
Alors, d'un bon furieux, il s'élança dans les airs en portant l'aéronaute, le panier,
le lapin et la bouteille, une bruyante fanfare retentie et la foule cria « Oura ! »
« Voilà une singulière façon de voyager ! » se dit la bouteille. Elle a cet avantage qu'on n'a pas
au milieu de l'atmosphère à craindre de choc. Des milliers de gens tendaient le coup pour suivre
le ballon des yeux, la vieille fille entre autres. Elle était à la fenêtre de sa mensarde où pendait
la cage d'un petit serin qui n'avait pas alors encore de godet et devait se contenter d'une
sous-coupe ébréchée. En se penchant en avant pour regarder le ballon, elle posa un peu de côté
pour ne pas le renverser à un pot de myrt qui faisait l'unique ornement de sa fenêtre et de toute
la chambrette. Elle vit tout le spectacle. L'aéronaute qui plaça le pauvre lapin dans le parachut
et le laissa descendre, puis se mit à verser des rasades pour les boire à la santé des spectateurs.
Et enfin lança la bouteille en l'air sans réfléchir qu'elle pourrait bien tomber sur la tête du
plus honnête homme. La bouteille non plus n'eut pas le temps de réfléchir comme elle l'aurait voulu
sur l'honneur qui lui était échue de dominer si haut la ville s'est clochée et la foule assemblée.
Elle se mit à dégringoler faisant des cabrioles. Cette course folle en pleine liberté lui semblait
le comble du bonheur. Qu'elle était fière de voir longue vue et télescopes braquées sur elle.
Patatra ! La voilà qui tombe sur un toit et se brise en deux. Puis les morceaux roulèrent en bas
et tombèrent avec fracas sur le pavé de la cour où ils se rompirent en mille menues d'ébris sauf le
goulot qui resta entier, coupé en rond aussi nettement que si l'on avait employé le diamant
pour le détacher. Les gens du sous-sol accourus à ce bruit leur amassèrent. Cela ferait un superbe
godé pour un oiseau, dire-t-il. Mais comme ils n'avaient ni cage ni même un moineau,
ils ne pensèrent pas devoir parce qu'ils avaient le godé acheter un oiseau. Ils sont
gères à la vieille fille qui habitait sous le toit. Peut-être pourrait-elle faire usage du goulot ?
Elle le reçut avec reconnaissance. Il mit un bouchon et le goulot renversé et rempli d'eau fut
attaché dans la cage. Le petit serein qui pouvait maintenant boire plus à son aise fit entendre
les tri les plus joyeux. Le goulot fut très content de cet accueil qui lui était du reste bien
dû, pensait-il. Car enfin, il avait eu des aventures fameuses, il avait été bien au-dessus des nuages.
Aussi, lorsqu'un peu plus tard la vieille fille reçut la visite d'une ancienne amie, fut-il bien
étonné qu'on ne parlât pas de lui, mais du myrte qui était devant la fenêtre. « Non,
vois-tu ? » disait la vieille fille. « Je ne veux pas que tu dépenses un écu pour la couronne de
mariage de ta fille. C'est moi qui t'en donnerai une magnifique. »
« Regarde comme mon myrte est beau et bien fleurie. Il provient d'une bouture de celui que tu m'as
donné le lendemain de mes filles en saille et qui devait un an après me fournir une couronne
pour mon mariage. Mais ce jour n'est jamais arrivé. Les yeux qui devaient être mon phare dans la vie
se sont fermés sans que je les ai revus. » Il repose au fond de la mère, le cher compagnon de ma
jeunesse. Le myrte devint vieux, moi je devins vieille, et lorsqu'il se déçait chat, je pris la dernière
branche verte et la mis dans la terre. Elle prospéra et poussa à merveille. « Enfin, ton myrte aura
servi à couronner une fiancée. Ce sera ta fille. » La pauvre vieille avait des larmes dans les yeux
en évoquant ses souvenirs. Elle parlait du jeune capitaine, des joyeuses fiançailles dans le bois.
Bien des pensées surgir dans son esprit, mais pas celle-ci, c'est qu'elle avait là devant sa fenêtre
un témoin de son bonheur de jadis. Le goulot qui fit retentir un « chop » si sonore lorsqu'on le
déboucha dans le bois pour boire en l'honneur des fiancées. Le goulot de son côté ne l'a reconnu pas.
Il n'avait plus écouté ce qu'on disait depuis qu'il avait remarqué qu'on ne s'extasiait pas sur
ses étonnantes aventures et sa récente chute du haut du ciel.
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