
"Le sourire sérieux" par Philippe Torreton
Durée: 10m54s
Date de sortie: 18/10/2023
durée : 00:10:54 - Une histoire et... Oli - C'est grâce à son enfance passée dans la campagne de Normandie que Philippe Torreton a pu comprendre les grands textes de la littérature. Pour Oli, il raconte une histoire au titre bien mystérieux et qui va ravir votre enfant.
Bonjour, je suis Philippe Torreton et je vais vous raconter l'histoire d'un sourire sérieux.
Mathilde aimait les arbres. Elle les connaissait tous, enfin, tous ceux qui déployaient leur branche près de chez elle.
Mathilde habitait en ville, une grande et grosse ville avec plein de voitures et beaucoup de bruit.
Une ville où les trottoirs grouillaient de gens très pressés qui regardaient le vide en lui parlant.
Des gens qui enfonçaient des petits bouts de plastique blanc dans leurs oreilles.
Mathilde a mis longtemps à comprendre à quoi servir ses petits bouts de plastique blanc.
Elle s'est souvent cognée dans ses marcheurs pressés et parlants parce que Mathilde, elle, regardait les arbres.
Les arbres de sa grande ville bruyante.
Elle n'a jamais eu de petits bouts de plastique blanc dans les oreilles et pourtant elle parlait, elle aussi, la tête en l'air.
Elle parlait à ses amis les arbres.
Ses parents n'aimaient pas qu'elle parle toute seule.
Ils lui disaient tout le temps, arrête de faire la folle et regarde devant toi, tu nous fais honte, tu crois qu'ils vont te répondre ?
Souvent, l'un des deux parents, ce n'était jamais le même, disait à l'autre de la laisser tranquille.
Et souvent, Mathilde entendait en conclusion la pauvre.
Après ce genre de remarque, Mathilde était toujours triste.
Elle devait passer devant ses amis sans leur dire bonjour et sans prendre de leur nouvelle.
A l'école, Mathilde ne dessinait que des arbres, ne parlait que d'arbres.
Ses maîtres et ses maîtresses s'en inquiétaient et lui disaient de parler d'autres choses, des oiseaux par exemple.
Mais elle se disait dans sa tête que les oiseaux sans les arbres ne pourraient pas faire de niais et pondre leurs oeufs.
Les arbres étaient donc à ses yeux plus importants que les oiseaux.
Elle pensait également que sans les branches, découpées en arc ou en flèche,
sans les troncs débités en planches, sans le liège pour boucher les bouteilles, sans les feuilles pour nourrir la terre,
les hommes n'auraient pas pu prospérer et marcher en parlant avec leur petit bout de plastique coincé dans les oreilles.
Ces camarades l'a fuillé et ne voulaient plus jouer avec elles parce que Mathilde revenait toujours à ses arbres
et se la finissait par lasser tout le monde.
Mais cela n'avait pas d'importance, car toute seule, elle pouvait parler plus longtemps aux arbres coincés dans la cour de son école,
passer plus de temps à poser ses mains sur les troncs et sentir la vie de ses arbres d'école,
déposer des baisers guérisseurs là où les enfants les blessaient avec leurs jeux brutaux et parfois cruels.
À chaque fois qu'elle posait ses mains sur le tronc d'un arbre à l'école ou dans la rue,
elle se sentait plus forte et souriait beaucoup.
Mathilde possédait des carnées très jolies qu'elle avait achetées avec son argent en secret
parce qu'à l'intérieur, elle écrivait tout ce qu'elle savait sur les arbres.
Elle les dessinait sous chaque saison, sans feuilles l'hiver, plein de bourgeons au printemps, verts foncés l'été et rougissants l'automne.
Ces parents tenaient absolument à ce qu'elles fassent autre chose que de se préoccuper des arbres.
Alors ils l'ont obligé à faire de la musique, elles n'avaient pas le choix.
Mais elle réussit pourtant à convaincre ses parents de décider, elle-même de l'instrument, et devinez,
et l'opta pour le au bois.
Ses parents, dépités, avaient juré qu'elle choisirait.
Ils ne pouvaient donc pas lui refuser cet instrument très difficile à pratiquer
lorsqu'on est encore enfant car il faut souffler très fort pour obtenir un son.
Mais dans, au bois, il y avait bois.
Et ses soufflants dedans, elles tenaient un arbre sombre dans ses petites mains si blanches, presque transparentes.
Décidément, rien ni personne ne pouvait empêcher Mathilde de penser aux arbres.
Ses parents, ses camarades, ses maîtresses et ses maîtres d'école se désespéraient de l'avoir un jour s'intéressé à autre chose.
Dans la rue où elles vivaient avec ses parents, des voisins avaient installé un petit présentoir
avec des livres usagés dedans afin que d'autres gens en profitent.
Un soir, en revenant de l'école toute seule, elle s'arrêta devant ses livres espérant pour une fois en trouver un qui lui plairait.
Mais les gens se débarrassaient toujours de leurs livres les moins intéressants ou les plus abîmés.
Mais ce jour-là, elle fut attirée par une couverture d'effraîchis avec une grosse tête de chef indien dessus.
Le livre, comme le chef indien, semblait très vieux.
Sous la tête de ce très vieil indien, trônait une phrase qui illuminat le visage de Mathilde.
Saviez-vous que les arbres parlent ?
Mathilde, sans regarder s'il y avait des passants pressés autour d'elle, répondit, « Oui, je le sais ».
Alors, le vieil indien sur la couverture lui sourit.
« Oui, vous avez bien entendu. »
Tout cela est plus vrai que tout le vrai du monde.
Et ce sourire n'effraya pas Mathilde au contraire.
Elle pressa le livre contre sa poitrine et sentit alors son cœur faire un son de tambour, un tambour indien.
Inutile de vous dire que Mathilde dévora le livre.
Elle dormait avec et se réveillait même la nuit pour vérifier que les mots merveilleux qu'elle avait lu s'y trouvaient toujours.
Il contenait tout ce qu'elle savait déjà, mais aussi tout ce qui était confusément en elle et qu'elle n'arrivait jamais à expliquer à son entourage sceptique.
Ce livre était le livre.
Après l'avoir lu 357 fois, Mathilde, pour la première fois, se mit à dessiner autre chose que des arbres.
Sous les mines de ses crayons de couleur, apparut un chef indien, paré de toutes ses plumes et de ses colliers de perles.
Mathilde se réveillait en pleine nuit et s'asseillait en tailleur au milieu de sa chambre, en face du grand et vieux chef indien qui sortait de ses dessins.
Et tous les deux parlaient pendant de longues minutes.
Ils parlaient des arbres et de la nature. Ils parlaient des hommes blancs qui avaient saccagé les forêts et les plaines.
Désormais, elle ne s'appelait plus Mathilde, mais petite fille qui voit loin.
C'était l'indien qui lui avait donné ce nom, par une nuit particulièrement difficile pour elle.
Le lendemain, elle devait se rendre dans un grand hôpital pour enfants.
Mathilde ne comprenait rien à sa maladie. Elle ne voulait pas y penser, mais elle était triste de voir ses parents pleurer en chagrin.
Les docteurs parlaient beaucoup à ses parents, et à chaque fois, ses parents pleuraient.
Parfois, sa mère devait même s'allonger et prendre des médicaments pour arrêter de crier.
Mathilde faisait confiance aux arbres et à la nature. Elle se savait entourer.
Et maintenant, forte de son nouveau nom, elle se doutait que quelque chose se préparait.
Lorsque ses parents furent priés de s'en aller, Mathilde se retrouva seule avec des femmes et des hommes en blouse blanche qui lui souriaient beaucoup
et lui expliquait du mieux qu'ils pouvaient des choses très compliquées.
Elle leur rendait leur sourire du mieux qu'elles pouvaient, elle aussi. Mathilde était désolée de les voir désolées.
Avant de quitter sa chambre, pour aller faire quelque chose de très compliqué avec toutes ces blouses blanches, elle leur demanda une faveur.
J'aimerais que vous changiez mon nom et que, désormais, ce ne soit plus Mathilde qui s'en aille faire avec vous quelque chose de très compliqué,
mais petite fille qui voit loin. Tous lui répondirent qu'ils étaient d'accord avec des têtes attendries.
Les blouses blanches se retirèrent, sauf un jeune homme, en blouse blanche lui aussi, qui ne parlait pas, ne souriait pas et ne ressemblait pas aux autres.
Il n'avait pas l'air attendri. Il s'avant ça, et s'approcha de son visage, il retira son masque bleu de chirurgien
et en la fixant droit dans les yeux, lui dit, « Walking Buffalo t'a reconnu petite fille qui voit loin.
Je suis là pour toi, c'est lui qui m'a demandé d'être à tes côtés ».
Le visage de Mathilde s'illumina d'un sourire qui, cette fois, n'avait pas pour but de rassurer les autres.
C'était un sourire sérieux, un sourire comme on n'en fait que très rarement dans la vie.
Personne ne revit Mathilde. Mais très loin de là, dans une forêt d'arbres immenses que l'on appelle Secoya,
des gardes forestiers se racontent souvent à voix basse, le soir, cette histoire de grands les belles femmes blanches
que certains ont vues poser ses mains sur les troncs gigantesques et parler au Secoya comme s'ils étaient ses amis.
Mais elle disparaissait à chaque fois très vite, sans faire de bruit, et le sol ne gardait aucune trace de ses pieds.
Il gardait le secret, car il ne voulait surtout pas qu'elle disparaisse pour toujours.
Et voilà, l'histoire est finie. Et maintenant, Oli.
Non, une autre.
Oli est un podcast original de France Inter.
Episode suivant:
Les infos glanées
Oli
Découvrez la série audio France Inter : des contes pour les 5-7 ans, racontés par Delphine de Vigan, Alain Mabanckou, Tatiana de Rosnay, Claude Ponti… Vous aimez ce podcast ? Pour écouter tous les épisodes sans limite, rendez-vous sur Radio France.
Tags
Card title
[{'term': 'Kids & Family', 'label': None, 'scheme': 'http://www.itunes.com/'}]
Go somewhere
"Genialstein", par Anne Akrich