les comptes du renard blanc une bonne affaire
un ours nommé Martin vivait au fond d'un bois
Goupil, à force d'obséquiosité et de fausse attention, avait réussi à se mettre dans les
bonnes grâces du plantigrade. Lorsque Goupil rencontrait Martin, il lui demandait des nouvelles
de sa santé et il s'empressait à lui indiquer les endroits où il trouverait du bon l'art fumé
ou des bons pots de miel. Un matin, Martin dit à Goupil, « Je voudrais aujourd'hui manger du
miel, car j'ai l'estomac embarrassé et le l'art est un peu indigeste pour le moment.
« J'ai ce qu'il te faut, répondit le renard. Je pars devant pour préparer la
chose et quand je crierai « Bon appétit Martin, tu n'auras qu'à arriver et tu te régaleras tout
ton soule, c'est une bonne affaire. » Goupil s'approcha d'une ruche d'abeilles en plein
effervescence et comme il était convenu, il applaudit notre ours. « Bon appétit Martin ! »
Le plantigrade s'élança et quand il fut sur place, Goupil, à l'aide de ses pattes,
saisit la ruche, les leva légèrement et en coiffa Martin, non sans lui dire, « Regale-toi,
chéramie, c'est une affaire, une bonne affaire ! » Puis, sans attendre les remerciements qui se
traduisir par un grognement dépouvantes, notre renard prit le large. Pauvre Martin, aveuglé
par le miel, étouffé par la ruche, piqué par des milliers d'abeilles, il génie lamentablement.
Au loin, Goupil contemplait la scène. « Ce n'est pas trop tôt, se disait-il,
que je sois débarrassée à jamais cette malfaisante personne. »
Le rusée, cela se devine, avait imaginé cette aventure d'un goût douteux pour
récarter Martin, dont il était jadou. Guidé par son torsionnaire, qui lui criait « À
puis à droite, par fil à gauche, droit devant toi ! » Martin, aveuglé, fit quelque part,
difficilement d'ailleurs. Il obéissait, sans avoir conscience de ce qu'il faisait.
À un moment pourtant, il réunit toute son énergie dans l'espoir de se décoiffer,
mais hélas, il n'y fut parvenir. Les piquures des abeilles avaient déjà fortement agi,
et la tête de Martin enflait démesurément. Il eut beau se rouler à terre, exécuter des
sauts de carpe et faire des culbuts. Rien ne parvint à lui enlever cette coiffure malencontreuse.
Heureusement encore qu'elle était en paille et que, grâce aux interstices, l'ours pouvait tout
de même respirer. Goupil, qui exagérait toujours un peu les tours qu'il faisait à ses semblables,
mit à cette aventure une obstination toute particulière. Saisissant un pot de peinture,
il dessina sur la ruche des yeux un nez puis une bouche, et cela donna à la coiffure de Martin
un aspect vraiment fantastique. Martin ressemblait à un monstre hanté d'iluvien. Son passage dans
le domaine fut accueilli par des cris d'effroi et d'épouvante. Sa promenade dans la forêt
eut le même succès. Les sangliers, les serres, les lapins, tous fuyaient et perdus devant ce monstre
que poursuivait sans cesse une nuée d'abeilles. Dans un coin du bois, Goupil riait à se rouler
devant les gambades du malheureux Martin. Après une randonnée qui dura deux heures,
l'ours tomba de fatigue au pied d'une topinière. L'habitante du lieu eut pitié de lui. Elle
le fit accroupir sur l'herbe et, grimpant sur la ruche, elle en entama les mailles à l'aide
de ses dents pointues et de ses ongles assérées. Une heure de travail et la tête de notre bonours
était dégagée. Hélas, pauvre Martin, comme il avait dû souffrir, des centaines de piquures
couvraient sa face démesurément enflée. Ses yeux étaient fermés, sa tête pesait trente kilos et
c'était si lourd qu'il avait peine à la soutenir. Ce fut encore Goupil, qui, dans le raffinement de
sa malfaisance, trouva le moyen de soulager le plantigrade en le couvrant de ridicule. Et voici comment.
Il lui procura, pour véhiculer sa tête, un petit chariot en bois dérobé par lui quelques jours avant
à la ferme. Bon appétit Martin ! cria Goupil en guise d'adieu et il laissa abandonner à lui seul son
souffre d'houleur.