Les Comptes de la souris bleue
Benjamin Rabier
Le lion juge de paix
Sur les confins de la Nubie Sept-Antionale,
habitait un lion fameux, Romulus.
Connu à 20 lieux à la ronde pour sa probité,
pour sa sagesse et pour son intégrité,
Romulus s'était rendu si populaire
que son nom était devenu synonyme de justice.
Dès qu'un différent surgissait entre ces sujets,
vite ils allaient lui soumettre le calitigieux
et implorer son jugement.
Un jour,
de singe,
Ernest et Alfred,
trouvèrent sur le sable un gros oeuf.
Un oeuf phénoménal.
Les deux amis revendiquaient la trouvaille.
C'est moi qui, le premier, l'ai aperçu.
Non, chez moi.
Ne pouvant se mettre d'accord,
ils résolurent de soumettre le cas à Romulus.
L'oeuf gigantesque fut déposée au pied du juge
et les deux plaideurs jurèrent de se conformer à sa décision.
Mes amis, dis-le-lions,
le cas est embarrassant.
Tous deux vous jurez avoir aperçu en même temps
l'objet du litige.
Eh bien,
pour vous départager,
le temps et la réflexion
me sont absolument nécessaires.
Revenez donc dans un mois
et d'ici là,
j'aurais trouvé la solution
qui exige la plus stricte équité.
Les plaideurs s'éloignèrent.
Dès qu'ils furent partis,
le lion couvrit de sables le gros oeuf
et paisiblement,
il regagna son domicile.
Ainsi, en se vlissous le sable
que chauffait le soleil,
l'oeuf finit par éclore un beau matin.
La coque se brisa
pour laisser apparaître
une jeune autruche,
haute d'un maître.
Le lion garda ce jeune poussin près de lui
et attendit la venue des plaideurs.
Au jour indiqué,
Ernest et Alfred se présentèrent exactes
au rendez-vous.
Ah, vous voici,
braves amis,
dit le juge en les apercevant.
Arrivez vite,
je vais vous mettre d'accord tous deux,
ou plutôt non,
car c'est votre trouvail elle-même
qui va apporter dans vos âmes
un parfum bien faisant d'honnête justice.
Et Romulus
présenta les deux plaideurs
à la jeune autruche en lui disant,
voici deux singes qui revendiquent ta propriété,
auxquels désir tu as appartenir mon enfant.
Dans son langage spécial,
l'oiseau répondit,
à aucun de ces deux macacques.
Et comme les singes faisaient mine
de vouloir s'en approcher,
elle saisit dans son bec
l'apindiscodale d'Ernest,
sans oublier Alfred,
qu'elle envoya d'un magistral coup de pâtes,
mordre la poussière à douce pas de là.
Urelande douleur,
les singes regagnèrent leur pénate,
tandis que l'autruche prenait tranquillement
le chemin du désert.
Quant à Romulus,
il rejoignit sa grotte,
avec la profonde satisfaction
que donnent les réprochables consciences.
Au lendemain de cet arrêt,
Romulus reçut une autre visite.
Les plaidaires, cette fois,
étaient de proportion quelque peu différente.
Un éléphant et un jeune lapin.
« Que me veux-tu, petit ? »
demanda Romulus au lapin.
« Eh bien, voici grand juge, »
répondit le petit rongeur.
Hier, je passais dans la forêt,
quand j'ai rencontré l'éléphant que voici,
molloque.
Sans raison apparente,
il s'est approché de moi
et m'a tiré l'oreille avec sa trompe,
prétextant que je broutais son air balu.
« Bon, bon, dis le juge,
cet éléphant a tort,
et je le condamne immédiatement à la peine du talion.
C'est toi qui lui tirera l'oreille,
pauvre petit lapin qui l'a voulu brimer.
Et l'éléphant, soumis et docile,
souleva le petit lapin avec sa trompe
et se laissa tirer l'oreille par lui,
ainsi qu'en avait décidé le grand juge.
Avouez qu'il y avait 10 proportions
entre le jugement et le délit.
Mais Romulus n'y regardait pas de si près.
À quelques jours de là,
le lion vit, non sans étonnement,
les anciens plaideurs hernestés Alfred,
qui revenaient vers lui.
Ils avaient trouvé cette fois,
derrière le passage de quelques caravanes,
une grande paire de ciseaux.
« Ils sont à moi, dit Alfred,
je les ai vus le premier.
Non, reprenait Ernest, c'est moi.
Romulus prit l'objet dans ses pattes
et dit au singe,
« Une seconde de réflexion, mes amis,
et nous allons arranger cela.
Alors, ses parents,
sous l'effort de ses pattes,
les deux branches des ciseaux,
ils remis au plaideur
chacune des deux branches en leur disant,
« Voilà mes amis,
et maintenant,
allez en paix.
»