Une sorcière et six moineaux, texte de Marie Colmont.
C'était une vraie sorcière.
Elle habitait par là-bas, dans le fond des bois.
Une cabane d'herbes et de terre à côté au tronc d'un chêne.
Elle était l'aide à faire peur,
né tordu, bouge baveuse,
ride et grie masse plein la figure.
Elle était vieille à faire pitié.
Nouée de douleur, le chef branlant
et juste trois mèches grises sur son crâne pelée.
« Mon Dieu, quelle est l'aide ? » disait la Lune,
en la regardant dormir par les fentes de la cabane.
Et la Lune, la belle Lune, n'aime pas ce qui elle est.
« Mon Dieu, quelle est vieille ? » disait les boulots,
en balançant leurs branches.
Et les boulots, qui reverdissent chaque printemps,
n'aiment pas ce qui est vieux.
Mais la sorcière ne voulait pas mourir.
Elle feuilletait ses livres, essayait des recettes,
faisait sorcière toute sa sorcellerie.
« Ma jeunesse ! pleurait-elle,
qu'on me rende ma jeunesse,
ma beauté, ma richesse ! »
Passe une ride en moins, bien sûr.
Passe un cheveu ou un duca en plus,
avec toutes ses manigances.
Un jour, voilà que dans ses almanacs,
elle découvrait une formule nouvelle.
C'était un bel élicier.
Il y en avait bien trois pages de vieille écriture,
et se finissait comme ceci.
Et de la crotte de moineaux, plein trois mesures à celles,
séchées, broyées, pilées.
La vieille, au salet d'épaule.
On était à la nouvelle lune de février,
et c'est souvent en ces temps-là
que ça gêle le plus fort sur la terre.
Ou prendre des moineaux dans cette forêt pétrie de froid.
Elle sortit pourtant, la vieille,
se tirant sur deux bâtons.
Trois pas, six pas,
vint pas sur le sentier feutré de neige.
Et voilà que par terre,
tout noir sur la neige,
un moineau d'âme.
Mais un moineau mort,
les pattes en l'air.
Tchoooor !
Chura-t-elle,
que faire d'un moineau mort ?
Pourtant, elle se baissa.
Oh, aille,
l'os de son dos va-t-il point casser ce faisant,
ramassa l'oiseau,
le teint au chaud dans sa main,
pauvret, tout gelé.
Et voilà qu'il se ranimat.
Ouvrie un œil,
dressa le bec et,
gonflant d'un seul coup ses plumes,
lui lâcha une petite crotte,
toute chaude,
dans le creux de la main.
Baaak !
redit-elle, l'œil en joie.
Puis elle le fourra dans sa poche,
et la crotte dans sa tabattière.
Trois pas, six pas,
vingt pas.
Quoi donc encore,
noir sur la neige ?
Un moineau d'âme.
Encore un moineau dans la poche,
encore une crotte dans la tabattière.
Six fois comme ça,
six moineaux dans sa poche,
six crottes dans la tabattière.
Oh, la belle journée !
Regardez-là la vieille,
de retour dans sa maison.
Tourne, vire la vieille,
avec tes six moineaux.
Ferme la porte qui ne s'échappe,
veille bien au feu,
qu'ils ne s'yrothissent,
et trempleur soupe,
et graine leur chaîne vise,
mets l'heure au clair dans une équelle,
et surtout au haut,
surtout, courre après leur petite crotte
couleur de perle.
Vite, une là-haut sur l'armoire,
une ici, sur le sol de terre.
Baisse-toi, lève-toi,
remplis les mesures à celles.
Au matin du sixième jour,
tes trois mesures à celles,
deux étaient pleines jusqu'au bord.
À la troisième,
il ne manquait qu'une crotte,
deux peut-être.
Et déjà, la vieille s'apprêtait à chanter,
tournant le pilon dans le mortier.
Crotte de moineaux,
crotte de moineaux,
rends-moi ma jeunesse,
quand tout à coup, lasse,
par un trou dans la cloison d'herbe,
cinq des moineaux s'envolèrent.
Le sixième,
un tout petit, un peu bêta,
qui suivait les autres sans comprendre,
se fit rattrapé par la queue
juste comme il allait disparaître.
Ça lui fait une grosse émotion,
qui lui sert à le vendre et qui...
Bref, je me comprends.
De tout le matin, plus une seule crotte,
comme elle ragait la vieille sorcière.
Et puis, sur les midis,
juste pendant qu'elle tournait le dos une minute,
l'oiseau trouve à le trou,
pfft, s'envola.
Ah, que de cri.
Manquer cette mixture,
manquer cet élicse-cir de jeunesse,
il fallait rattraper l'oiseau.
Il s'égoziait l'innocent
sur un rond buisson d'herbe.
Petit petit,
appela la vieille,
mais quand elle voulait l'approcher,
d'un saut, il fut à trois pas.
Que faire ?
Corrir, bien sûr, en se tirant sur deux bâtons.
Vous croyez qu'on attrape un moineau comme ça ?
Quand le soir commença de tomber,
tout le monde corait encore.
Le moineau de vent,
la vieille derrière, est poulmonnaie.
Et puis, tout autour,
le vent, que cette chasse amusait.
Et le moineau piaillait,
« T'es trop laide, t'es trop laide ».
Et le vent s'y flottait,
« T'es trop vieille, t'es trop vieille ».
Alors, la vieille s'arrêta.
Et comme elle se tenait là debout,
les deux pieds plantés dans la neige,
regardant fuir l'oiseau l'aim au cœur,
voilà que tout d'un coup,
il lui vint ensemble une grande sagesse,
et une grande fatigue.
La grande sagesse lui murmura,
« Folle, et saute, et n'igode,
quelle des raisons que de courir après ces choses-là,
jeunesse, beauté, richesse, qui ne valent rien du tout ».
Et la grande fatigue lui pesa doucement aux épaules,
et la couche a de son nom dans la neige.
C'est vrai, comme c'était bête de tant s'agiter,
se débattre,
ce qu'on ne peut pas avoir, on l'oublie,
ce qu'on ne peut empêcher, on l'accepte,
comme tout est simple, si l'on veut.
Elle fit un petit soupir, la sorcière,
ferme à les yeux,
s'endormit.
Un peu plus tard, la lune du haut du ciel
vint à passer par là, se pencha.
Le visage de la vieille, pur et calme,
lui zait dans la neige comme une rose de Noël.
Mon Dieu,
quelle est belle murmura la lune.
Mon Dieu,
quelle est jeune,
chuchotère les boulots.
...