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Noël au pays
On est à la Noël. Partout dans la campagne, sur la vaste étendue, les longues roues de
blanche sont constellées. Entre les bordures vertes de sapin, ces bouées fleuries guide du
voyageur dans la pleine immense et nivellée par l'hiver, on les voit courir et se croiser à travers
les champs-combles. Et c'est comme une procession, ce long cortège de traîneaux venant de toute
part, s'acheminant tous vers l'église du village. La rosse qu'il étire, indifférente au froid comme
à la gravité de l'heure, trotte sans hâte d'un pas égal et rythmé. De ces naseaux, la laine s'échappe
en fumée lumineuse. Mais cette ressemblance lointaine avec les coursiers Olympiens, dont les
narines flamboyantes lancent des éclairs, en est une bien trompeuse cependant. Car, voyez la pauvre bête.
Par exemple, la dernière là-bas, avec cette lourde charge. Les ardeurs guerrières sont depuis
longtemps mortes en sa vieille charpente. D'un contentement égal, elle porte au marché les poches
pleines, ou, comme en ce moment, la famille à la messe de minuit. Le pauvre cheval n'est pas né du
temps. Cette demi-douzaine de marmots qu'il traîne là, et d'autres encore qu'on a laissés à la maison,
s'il ne les a pas vu naître, du moins les a-t-il tous, chacun à son tour, menés à l'église,
petits infidèles, pour les en ramener petits chrétiens. L'histoire de ces vieilles bêtes est celle de
leur maître. Jeune et fringant, le bon animal brûlage à disse le pavé pour conduire chez sa
blonde, le père d'aujourd'hui. Et depuis, ils cheminent ensemble dans la vie, se supportant
réciproquement, travaillant côte à côte, indispensable l'un à l'autre, se retrouvant toujours aux heures
solennelles, au moment d'urgence, au moment où le plus humble des deux devient parfois le principal
acteur. Quand il s'agit par exemple de longues courses pressées, l'hiver, par les chemins
débordés au milieu de la poudrerie que soulève l'aquilon, l'automne, quand le pièce en bourbe et se
dégage avec peine dans les sentiers boueux, et l'été, sur les routes sans embrages.
Élements obligés des joies de la famille, ils conduisent aujourd'hui les enfants à la messe de
minuit. Cette fête unique pour les petits et les simples, fête mystérieuse, où ils retrouvent dans la
touchante et poétique allégorie de la crèche, la reproduction tangible, comme une incarnation des
choses vagues et douées, du merveilleux qu'ils voient parfois flotter dans les rêves de leur
sommeil paisible ou dans les fantaisies de leur imagination naive. Les deux plus jeunes de ces
six heureux enfouis, émus et recueillis dans le fond du traîneau, ils viennent pour la première fois.
Tandis que le père, dès qu'on est arrivé, descend le premier et se met en devoir de
tirer les petits de l'encombrement des robes, le plus grand saut à terre pour jeter la meilleure et la
plus chaude peau sur la bête qui fume. Et pendant qu'on la tâche, les mioches, rangées sur le
péron de l'église, engoncées, raides comme des mannequins dans leurs gros vêtements des toffes
de la crèche, les mecs, les chambres, les chambres, les chambres, les chambres, les chambres,
les chambres, les chambres, les chambres, les chambres, les chambres, les chambres,
les chambres, les chambres, les chambres, les chambres, les chambres, les chambres,
les chambres, les chambres, les chambres, les chambres, les chambres, les chambres,
pas des yeux le chef de famille, prêts à obéir aux premiers signes. À peine,
hostiles passés en hâte leurs grosses mithènes au bout de leur nez et sur leurs yeux où le
froid a mis des larmes. À travers la lourde porte, on perçoit quelque chose de doux et de troublant,
quelque chose d'exquis, comme un champ pour endormir les anges.
Soudain, cette porte s'ouvre toute grande et les marmots extasiés, le regard attaché sur les
mille feux de l'hôtel, avance inconsciemment, marche comme dans un rêve, jusqu'à ce qu'on les
retienne par leur habille. Tandis que la foule s'agenouille et s'incline autour d'eux,
il reste debout, sans mouvement, absorbé par la vue de la grotte de sapin, cristallisée de sel,
représentant la neige sous laquelle j'y, presque nu, le petit jésus tout blanc, tout mignon,
tendant les bras en souriant au fidèle qui l'adore.
Certes, il ne fait pas chaud dans l'église. La laine y monte comme l'encent, en spirale blanche,
vers la voûte noire.
Aussi, malgré la présence du bœuf et de l'âne autour de la crèche,
les petits gars se disent-ils en eux-mêmes que cela leur semble bien insuffisant.
Ils craignent beaucoup que le bon jésus ne grelote,
aussi légèrement vêtue. Mais il y a là la Seine vierge toute sereine,
presque souriante. Elle s'en apercevrait bien à elle, puisqu'elle est sa maman,
n'est-ce pas, s'il avait trop froid. Qu'importe, voilà Saint Joseph avec un grand manteau rejeté
en arrière et dont il n'a que faire. Si le Lume était, ce ne serait pas de trop assurément.
Mais non pourtant, cela doit être. Il faut que l'adorable Jésus souffre pour les hommes
afin d'expier leurs péchés. On leur a souvent raconté cela.
Mais pourquoi les vilains hommes ont-ils fait des péchés ?
Leur cœur se soulève, s'amplit soudain d'une grande indignation,
un violent désir de venger le petit Jésus les saisit. Des gros mots,
les plus énergiques de leur vocabulaire infantin, déloquentes invectives leur monde
tolèvre pour flétrir les ingrats qui lui font tant de mal. Ils vont le prendre et l'emporter.
Ils vont le mettre dans leur lit. Ils coucheront à terre plus tôt. Ils vont le couvrir de tout
ce qu'il y a de chaud et de moelleux dans la maison. On verra bien ensuite si les méchants
oseront venir le leuroter. Et les pauvres innocents, navrées, tout frémissant de la
tempête qui vient de passer en eux, renifle tout bas, pris d'une grosse envie de pleurer.
Tout à coup la musique cesse. C'est comme si une main brusque chassait leur rêve,
en les réveillant brutalement. La grotte de sapin s'amplit d'ombre et, au milieu d'un vilain
broie, on les entraîne dehors, ou le vent glacé les soufflettes au visage.
Sans un mot, ils se laissent tasser, encapuchonner, envelopper dans les fourrures,
s'entend gronder en eux une sorte de mauvaise humeur rageuse qui se font bientôt en un immense
besoin de dormir. À la maison, on les sort de leur nid comme des sacs de farine,
par les dos bouts. On les déshabille, on les couche, sans qu'ils en aient conscience,
sans qu'ils prennent même part à ce fameux réveillon, dont ils ont vu les apprêts alléchants
et qui devaient, dans leurs espoirs d'hier, couronner si délicieusement la fête.
Leur nerf agité se repose dans un sommeil de plomb de la secousse qu'ils ont subi.
Et ce sera demain le débordement des impressions, les emportements,
les questions sans nombres. L'adorable histoire en fin des âmes neuves s'ouvrant une première fois
à la perception des choses de la vie. Et certes, sous quel plus pur et plus
chaud rayonnement que celui de la crèche divine, à quel plus bel horror pouvait s'opérer cette
fraîche éclosion. Vive Noël, vive Noël toujours pour les mignons et les innocents.