Quelque Chose, de Hans Christian Andersen

Durée: 17m4s

Date de sortie: 12/01/2024

Il faut que je devienne quelque chose, disait l'aîné de cinq frères ; je veux être utile en ce monde. Si humble que soit mon métier, si ce que je fais sert à mes semblables, je serai quelque chose. Je veux me faire briquetier. On ne saurait se passer de briques. Je pourrai dire que je suis bon à quelque chose...
 
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Quelque chose
D'après Hans Christian Andersen
Interprétation, Chloéorie
Il faut que je devienne quelque chose,
disait l'aîné de cinq frères.
Je veux être utile en ce monde,
si humble que soit mon métier,
si ce que je fais sert à mes semblables,
je serai quelque chose.
Je veux me faire briquetier.
On ne saurait se passer de briques.
Je pourrais dire que je suis bon à quelque chose.
« Oui, » dit le punet,
« Mais l'ambition est trop basse.
Qu'est-ce que faire des briques ?
Moi, je préfère être maçon.
Voilà, voilà du moins une véritable profession.
On devient maître et bourgeois de la ville.
On a sa bannière et l'entrée à l'auberge de la corporation.
Et je finirai par avoir des compagnons sous mes ordres.
Et ma femme sera appelée Madame la maîtresse.
« C'est n'être rien du tout, » dit le troisième,
« que d'être maçon.
Tu auras beau devenir maître.
Tu ne sortiras pas du peuple et du commun.
Moi, je connais quelque chose de mieux.
Je deviendrai architecte.
Je vivrai par l'intelligence, par la pensée.
L'art sera mon domaine.
Je serai au premier rang dans le royaume de l'esprit.
Bon, il est vrai qu'il me faudra commencer péniblement.
Je serai d'abord apprenti menuisier.
Je porterai la casquette et non le chapeau de soie noire.
J'irai quérir de la bière et de l'autre vie pour les compagnons.
Ces marots se permettront de me tutoyer.
Ce sera blessant.
Mais je m'imaginerai que ce n'est qu'une farce de carnaval,
le monde à l'envers.
Et le lendemain, c'est-à-dire quand je serai devenu compagnon,
je suivrai mon chemin.
J'entrerai à l'Académie des beaux-arts.
J'apprendrai à dessiner.
Et me voilà architecte.
Et quand on m'écrira, on mettra sur l'adresse
Monsieur Intell bien né, ou peut-être même très bien né.
Il ne pas impossible que l'on ajoute quelque chose à mon nom.
Et je construirai, je construirai aussi bien que les autres
qu'on construit avant moi.
Et je bâtirai ainsi ma fortune.
C'est ce que j'appelle être quelque chose.
Ce que tu prends pour quelque chose,
réparti le quatrième frère,
me paraît bien peu, et presque rien.
Moi, je ne veux pas suivre le chemin battu par les autres.
Je ne veux pas être un copiste.
Je serai un génie, original et créateur.
J'inventerai un nouveau style d'architecture.
Je dresserai le plan des édifices
selon le climat du pays,
les matériaux qu'on y trouve,
l'esprit national et le degré de civilisation.
À tous les étages qu'on accoutume d'élever,
j'ajouterai un dernier étage auquel je donnerai mon nom,
et qui éternisera ma renommée.
Si ton climat et tes matériaux ne valent rien,
tu ne feras rien qui vaille, repris le cinquième.
Je vois bien d'après tout ce que je viens d'entendre,
qu'aucun de vous ne sera vraiment quelque chose.
Quoi que vous imaginez.
Pour être quelque chose,
il faut se mettre au-dessus de toute chose.
Faites à votre guise.
Travaillez selon vos aptitudes et vos goûles.
Moi, je résonnerai sur ce que vous ferez.
Je le jugerai et le critiquerez.
Il n'est rien en ce monde
qui n'offre un côté imparfait ou défectueux.
Je le découvrirai, je le signalerai,
et j'en parlerai comme il faut.
C'est en effet ce qu'il fit,
et non sans succès.
On disait de lui,
ce garçon est une forte tête,
un homme entendu et capable,
et cependant, il ne produit rien.
C'était justement parce qu'il ne produisait rien
qu'on le croyait quelque chose.
Les nez qui confectionnaient des briques
remarquaient bientôt que pour chaque brique,
ils recevaient une pièce de monnaie de cuivre.
Et quand il y en avait une certaine quantité,
cela faisait un écu blanc.
Or, quand on arrive avec un écu,
n'importe où chez le boulanger, le boucher, etc.,
la porte s'ouvre toute seule.
Et vous n'avez qu'à demander ce que vous désirez.
Voilà ce que produisent les briques.
Il en est qui se fendent, qui se cassent,
mais de celle-là même, on peut y répartir.
Marguerite, la pauvresse, voulait se bâtir
une maisonette sur la digue
qui arrête les flots de la mer.
Elle reçut du briquetier les briques manquées
et malvenues, auquel quelques-unes
belles et entières étaient mêlées.
Car l'aînée des cinq frères,
quoiqu'il ne s'éleva jamais plus haut
que la fabrication des briques,
avait bon cœur.
Et il avait recommandé de n'y regarder pas de trop près.
La pauvresse construisit elle-même
sa maisonette, qui fut basse et étroite.
Cette hûte était du moins un abri,
et qu'elle vue on y avait.
On voyait la mer immense,
dont les vagues venaient se briser
avec fracas contre la digue
et lancer leur écume salée par-dessus la maisonette.
Depuis longtemps, le brave homme qui en avait
confectionné les briques reposait
dans le sein de la terre.
Le frère puiné
savait certes mieux m'assonner
que la pauvre marguerite, car il avait
appris comment il faut s'y prendre.
Lorsqu'il lui passait son examen
pour devenir compagnon, il boucla sa valise
et antonna le champ de l'artisan.
Pendant que je suis jeune, je veux voyager.
Je vais construire des maisons
à l'étranger. Oh, je suis jeune, plein
de forces et de courage. Jirai de ville
en ville et verrai du pays. Et quand je reviendrai,
j'ai confiance en ma fiancée.
Je la retrouverai fidèle, hurra,
le brave État que celui d'artisan.
Maître, je le deviendrai bientôt.
Il lui arriva en effet ce que dit la chanson.
A son retour, il fut reçu maître.
Il construisit plusieurs maisons,
l'une suivant l'autre, et elle formèrent
une rue qui n'était pas
une des moins belles de la ville.
Ces maisons finirent par lui
en bâtir une à lui-même.
Les bonnes gens du quartier te diront
«oui vraiment, c'est la rue qui lui a construit sa maison ».
Ce n'était pas une grande maison sans doute,
elle était d'aller d'Argile.
Mais lorsqu'on y eut bien dansé à sa nosse,
l'Argile fut aussi polie et luisante
qu'un parquet.
Les murs étaient revêtues de carreaux
de faillance, dont chacun portait
une fleur, et cela ornait
mieux la chambre que la plus riche draprie.
C'était en somme
une jolie maison et un couple heureux.
Au fronton flottait la bannière
de la corporation, compagnon
et apprenti, en passant devant,
criait «oura pour notre bon maître ».
Oui, il était devenu quelque chose.
Le troisième frère, après avoir
été apprenti menuisier,
après avoir porté la casquette
et fait les commissions des compagnons,
était entré, comme il l'avait dit,
à l'Académie des Beaux-Arts, et avait
obtenu le brevet d'architecte.
Dès ce moment, quand on lui écrivait,
on mettait sur l'adresse
«à monsieur le très bien et très hautement né», etc.
Si la rue que le maçon avait bâti
lui avait rapporté une maison,
cette rue reçut le nom
du troisième frère, et la plus belle
maison de cette rue lui est impartain.
C'était être quelque chose
à coup sûr que d'avoir de beaux titres
à placer devant et après son nom.
Sa femme était une dame de qualité,
et ses enfants étaient considérés
comme des enfants de la haute classe.
Quand il mourut, son nom
continuait d'être inscrit au coin de la rue
et d'être prononcé par tous.
Oui, celui-ci avait été quelque chose.
Le quatrième frère, l'homme de génie
qui prétendait créer un style
nouveau et original et orner les
édifices d'un dernier étage
qui devait l'immortaliser,
n'atteignit pas tout à fait son but.
En faisant construire cet étage
de nouvelle forme, il tomba,
et se rompit le coup.
Mais on lui fit un magnifique enterrement
avec musique et bannières.
Les rues où passent à son cercle,
ils furent janchés de fleurs et de jaunes.
On prononça sur sa tombe
trois oraisons funèbres, l'une
plus longue que l'autre,
et la gazette s'encadra de noir
ce jour-là.
Il lui t'appréciait hautement ses avantages
s'il avait pu en être témoin, car il aimait
par-dessus tout qu'on parlait de lui.
Il lui son monument funéraire,
et c'était toujours quelque chose.
Il était donc mort,
et ses trois frères aux aînés étaient
aussi très passés.
Il ne survivait que le cinquième, le grand
raisonneur. En ceci,
il était dans son rôle, car son affaire
à lui était d'avoir toujours le dernier mot.
Il s'était acquis, comme nous l'avons dit,
la réputation d'un homme
entendu et capable,
quoiqu'il n'eût fait que gloser sur les ouvrages
des autres.
« C'est une bonne tête, disait-on communément.
Celui-ci était-il devenu
quelque chose ?
Son heure sonna aussi.
Il mourut et arriva à la porte du ciel.
Là, on entre toujours
deux à deux.
Il avait à côté de lui une autre âme
qui demandait aussi à passer la porte.
C'était justement Marguerite,
la pauvresse de la maison de la digue.
C'est assurément
un contraste frappant, dit le raisonneur,
que moi et cet âme
misérable nous nous présentions ensemble.
Qui êtes-vous, brave femme qui voulait
entrer au paradis ?
La bonne vieille pensait que c'était Saint-Pierre
qui lui parlait.
« Je ne suis qu'une pauvresse,
dit-elle, seule et sans famille.
C'est moi qui en nommais la vieille Marguerite
de la maison de la digue.
Qu'avez-vous donc fait de bon
et dutile pendant votre vie sur terre ?
Oh, je n'ai rien fait
pour mériter qu'on m'ouvre cette porte.
Ce sera une bien grande grâce
s'il me permet de me glisser
inaperçu dans le paradis.
Et comment avez-vous donc
quitté l'autre monde ?
Reprit-il pour causer et se distraire un peu
car il s'ennuiait beaucoup qu'on le fit
ainsi attendre.
Comment je suis sortie de l'autre monde ?
Je n'en sais trop rien.
Pendant mes dernières années
j'ai été malade
et bien amisérable.
Tout à coup
je me suis traînée hors de mon lit
et j'ai été saisie par un froid glacial.
C'est ce qui m'aura fait mourir.
Votre grandeur
se rappelle sans doute
combien l'hiver a été rigoureux.
Heureusement
que je n'ai plus à en souffrir.
Pendant quelques jours
il n'y eut pas de vent.
Mais le froid continuait de plus belle.
Oh, si loin qu'on pouvait voir
la mer était couverte
d'une couche de glace.
Tous les gens
de la ville allaient se promener
sur ce miroir unis.
Les uns couraient en traîneau,
les autres dansaient sous la tente,
d'autres se régalaient
dans les buvettes qui s'y étaient installées.
Dans ma pauvre chambrette
où j'étais clouée
j'entendais les sons de la musique
et les cris de joie.
Cela dura ainsi jusqu'au soir.
La lune s'était
levée et elle était belle.
Pourtant
elle n'avait point tout son éclat.
De mon lit je regardais
par-dessus la mer immense.
Tout à coup
là où elle touchait le ciel surgit
un nuage blanc
d'un aspect singulier.
Je le considérais
avec attention
et j'y aperçus un point noir
qui grandit de plus en plus.
Je suis alors ce que cela a annoncé.
Je suis vieille
et j'ai de l'expérience.
Bien qu'on voit rarement ce signe
de malheur je le connaissais
et le frisson me prit.
De fois déjà
dans ma vie je l'avais vu.
Je savais que ce nuage
amènerait une tempête épouvantable
et une haute marée
qui engloutirait tous ces pauvres gens
ne pensant qu'à se divertir
chantant et buvant
et plein d'allégresse.
Jeunes et vieux
toutes la ville étaient là sur la glace.
Qui les avertirait ?
Quelqu'un remarquerait-il
comme moi l'affre nuage
et comprendrait-il
ce qu'il présageait ?
Je me demandais cela avec angoisse
et je me sentis plus de vie
et de force que je n'en avais eue
depuis bien longtemps.
Je parvain à sortir de mon lit
et à gagner la fenêtre.
Je ne puis me traîner plus loin.
Je réussis cependant
à ouvrir la fenêtre.
Je vis tout ce monde courir
et sauter sur la glace.
Que de beaux drapeaux il y avait là
qui voltigeraient au souffle du vent.
Les jeunes garçons criaient
« Ouah !
Cervantes et domestiques dansaient en rond
et chantaient.
Ils s'amusaient de tout cœur
mais le nuage blanc
avait le point noir.
Je criaient tant que je pus.
Personne ne m'entendit
que j'étais trop loin d'eux.
Bientôt la tourmente allait éclater.
La glace,
soulevée par la mer, se briserait
et tous, tous, seraient perdus.
Personne
ne pourrait les secourir.
Je criaient encore de toutes mes forces.
Ma voix ne fut pas plus entendue
que la première fois.
Impossible d'aller à eux.
Comment donc les ramener à terre ?
Le bon Dieu m'inspira
à l'or l'idée de mettre
le feu à mon lit
et d'incendier ma maison
plutôt que de laisser périr
misérablement tous ces pauvres gens.
J'ai exécuté aussitôt ce dessin.
Les flammes rouges commencent à s'élever.
C'était comme un phare
que je leur allumais.
Je franchis la porte,
mais je restais là, pas à terre.
Mes forces étaient puisées.
Le feu sortait
par le toit, par les fenêtres,
par la porte des langues de flammes
venaient jusqu'à moi, comme pour me lécher.
La population qui était sur la glace
aperçut la clarté.
Tous à courure pour sauver
une pauvre créature
qui pensait-il allait être
brûlée vivante.
Il n'y en eut pas un qui ne se précipita vers la digue.
Puis la mare et mon ta
souleva la glace et la brisa en mille morceaux.
Mais il n'y avait plus personne.
Tout le monde était à couru vers la digue.
Je les avais tous sauvés.
La frayeur, les forts que je duve faire
le froid glacial qui me saisit
achevèrent ma triste existence.
Et c'est ainsi que me voilà arrivé
à la porte du ciel.
La porte du paradis s'ouvrit
et un ange y introduisit la pauvre vieille.
Elle laissa tomber un brin de paille,
un de ceux qui était dans son lit lorsqu'elle y mit le feu.
Paille se changea en or pure,
grandit en un moment,
poussa des branches, des feuilles et des fleurs
et fut comme un arbre d'or splendide.
« Tu vois, » dit l'ange horizonneur,
ce que la pauvretse a apporté,
« et toi, qu'apportes-tu ?
Rien, je le sais.
Tu n'as rien produit en toute ta vie.
Tu n'as pas même façonné une brique.
Si encore tu pouvais retourner sur terre
pour en confectionner une seule,
elle serait sûrement mal faite.
Mais ce serait du moins
une preuve de bonne volonté,
et la bonne volonté, c'est quelque chose.
Alors la vieille petite mère
de la maison de la digue,
« Oh, je le reconnais, » dit-elle.
C'est son frère qui m'a donné
les briques et les débris de briques
avec lesquels j'ai bâti ma maisonette.
Quel bien fait ce fut pour moi la pauvretse.
Est-ce que tous ces morceaux de briques
ne pourraient pas tenir lieu de la brique
qu'il aurait à fournir ?
Oh, ce serait un acte de grâce !
Tu le vois, repris l'ange,
le plus humble de tes frères,
celui que tu estimais moins
encore que les autres,
et dont l'honnête métier te paraît
si méprisable,
c'est lui qui pourra te faire entrer au paradis.
Toutefois,
tu n'entreras pas
avant que tu aies quelque chose à faire valoir
pour supler à ta réelle indigence.
Tout ce qu'il dit là,
pensant en lui-même le raisonneur,
aurait pu être exprimé avec plus déloquence.
Mais il garda sa remarque pour lui seul.
Sous-titres réalisés par la communauté d'Amara.org

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