L'abbétrav
D'après Jacob et Vilem Grimm
Il était une fois deux frères qui faisaient tout de
le métier de soldat, mais l'un demeurait pauvre
tandis que l'autre était riche.
Alors le pauvre voulait sortir de sa misère et quitte
à l'uniforme pour se faire paysant.
Il défrichait et laboura son bout de terre et il se
ma des bétraves. Le grain germain, Poussa, et il eut
une bétrave qui devint forte et grande, continuant
sans cesse à grossir sans vouloir jamais s'arrêter,
et encore et encore de sorte qu'on pouvait bien la nommer
la reine des bétraves, car jamais on en avait vu
de pareil et jamais on en verra plus.
Elle était si grosse à la fin qu'elle amplissait
à elle seule un gros tombrot, auquel il fallut atler
deux beaux. Et le paysan ne savait trop qu'en faire
se demandant si c'était un bonheur ou un malheur
que ce géant d'entre les bétraves.
«Si je l'avends, se disait-il, elle ne va guère me
rapporter, et si je la consomme moi-même, les
bétraves ordinaires me feront autant d'usage.
Le mieux serait encore d'en faire présent d'honneur
au roi. Aussitôt dit, aussitôt fait, piquant
ses beaux, il mena son tombrot jusque dans la cour
royale, et il offrit sa bétrave en présent au roi.
«L'étrange chose» s'exclame à le roi.
«J'ai déjà vu pourtant bon nombre de merveilles,
mais un tel monstre, jamais.
Quelle sorte de graine as-tu pour qu'elle ait donné
ce géant ? Ou bien est-ce à toi seul que cela est
dû parce que tu as la main heureuse ?
«Oh non ! protesta le paysan.
Ce n'est pas que j'ai la main heureuse ni la chance
avec moi, je ne suis qu'un pauvre soldat que la
misère et la faim ont forcé à accrocher l'uniforme
à un clou pour se mettre à travailler la terre.
J'ai bien un frère qui est soldat aussi, mais il est
un frère qui est soldat.
Mais moi, parce que j'étais si pauvre, personne ne
me connaissait. Le roi eut compassion et lui dit,
«Oublie à présent ta pauvreté, mon ami.
Avec ce que je vais te donner, tu seras au moins
aussi riche que ton frère. Et en effet, il lui donne
d'abord de l'or en quantité, et puis des champs,
des prêts, des bois et des troupeaux qui furent
de lui un riche entre les riches, à côté duquel
la richesse de son frère n'était rien. En apprenant
ce qu'il avait obtenu d'une seule bêtrave, le frère
se prit à l'envier et se met à réfléchir en long et
en large au bon moyen d'en faire autant.
Une pareille chance, n'est-ce pas ? Il n'y avait
aucune raison qu'il ne la connu pas. Mais comme
il tenait à se montrer plus à droit, se fût de l'or
et se furent des chevaux qu'il offrit en présent au roi.
Le roi, en recevant ce cadeau, lui dit qu'il ne voyait
rien de mieux à lui donner en échange, rien de plus
rare et de plus extraordinaire que la bêtrave géante.
Si bien qu'il fallut que le riche chargea sur un
gros tombreau la bêtrave de son frère et la
rapporta dans sa maison. Il en ragait, à vrai dire,
et son dépit, sa fureur, se calmercit peu quand
il se retrouve à chez lui, qu'il en va au mauvais
temps et s'en fasse penser et résolue de tuer
ce frère abourré. Il s'aboucha avec des bandits
meurtriers qui se chargeèrent de lui dresser un
guetapant pour lui ôter la vie. Puis il a la trouvée
son frère et lui dit, mon cher frère, je connais
un trésor caché, viens avec moi, que nous allions
le prendre. Sans méfiance, le frère le suivit.
Mais quand il furent en rase campagne, les bandits
lui tombèrent dessus, le ligotère et le tirer
au pied d'un arbre auquel il voulait le pendre.
À cet instant, la malpeur les saisit en entendant
raisonner le pas d'un cheval qui approchait et le
chant a tué tête du cavalier. Vite, vite, ils
jetèrent, cul par-dessus tête, leur prisonnier
dans un sac qu'ils nouèrent, le hisserre jusqu'au
haut de branche de l'arbre et prirent la fuite
à toute jambe. Celui qui arrivait sigaimant
sur la route n'était autre qu'un écolier errant,
joyeuderie qui chantait en chemin pour se tenir
compagnie. Là-haut, dans son sac, le prisonnier
s'était employé à faire un trou pour y voir, et
quand il vit qui passait au-dessous de lui, il lui
cria son salut, « À la bonne heure et Dieu te garde ! »
L'étudiant regarda de droite et de gauche, ne sachant
pas d'où venait cette voix. « Qui m'appelle ?
finit-il par demander ? » Et l'autre, au plus haut
de l'arbre, lui répondit par un vrai discours.
« Lève un peu tes regards, cria-t-il. Je suis ici,
en haut, installée dans le sac de la sagesse. J'y ai
appris quantité de grandes choses en peu de temps. Les
universités, avec tout ce qu'on peut y apprendre, ne sont
que du vent à côté. Dans un petit moment, j'en aurais
fini et je descendrais, sage entre tous les sages, et
savants plus que tous les savants du monde. Je connais
les étoiles et les signes du ciel, le souffle de
tous les vents, les sables dans la mer, la guérison
des maladies, les vertus des plantes, le langage des
oiseaux et les secrets des pierres. Si tu y entrais
une seule fois, tu sentirais et tu éprouverais la
magnificence qui se répand hors du sac de la sagesse.
« Benis Waller, qui m'a fait te rencontrer, s'exclama
l'étudiant. Tout est merveillé de ce qu'il venait
d'entendre. Est-ce que je ne pourrais pas, moi aussi,
tâter un peu du sac de la sagesse ? Rien qu'un tout
petit peu ? » Là-haut, l'homme du sac fainit de ne pas
y consentir bien volontiers, montra de l'hésitation et
finit par dire « Pour un petit moment, oui, mais
contre récompenses et gracieux remerciements. Et puis
il te faudra attendre encore une heure. Il me reste
quelque petite chose à recevoir pour compléter mon
enseignement. Un patient, l'étudiant attendit
sans rien dire un court moment. Puis, n'y tenant plus,
il supplie à l'autre de le laisser se mettre dans le
sac. Sa soif de sagesse le torturerait tellement.
Là-haut, l'homme du sac fémine de se laisser toucher
et convaincre.
« C'est entendu, dit-il, mais pour que je puisse sortir
du temple de la connaissance, il faut que tu fasses descendre
le sac au bout de sa corde. Et alors, tu pourras y
entrer à ton tour. » L'étudiant le fit descendre,
dénoua le lien du sac et libéra le prisonnier.
« À moi maintenant, cria-t-il aussitôt tout enthousiaste.
Vite, y se molle à haut ! » Déjà, il est prêt à se fourrer
dans le sac. Mais l'autre l'arrêta. « Halt ! pas comme
cela ! » Et il l'attrape à part la tête et le fourra
tête en bas dans le sac, noue à la corde sur ses pieds
et y s'a ainsi empacté le digne disciple de la sagesse
jusqu'au sommet de l'arbre, où il resta à se balancer
la tête en bas. « Comment te sens-tu, mon cher confrère ?
L'ut-il à-t-il d'en bas ? Comment es-tu à sentir déjà
l'infusion de la sagesse en toi ? Pour mieux apprendre,
tiens-toi tranquille et ne parle pas, surtout pas,
jusqu'à ce que tu sois devenu pleinement sage.
Et sur ses bonnes paroles, il monta le cheval de l'étudiant
et s'en alla. Mais non sans avoir averti quelqu'un au passage
pour qu'il vienne une heure plus tard le descendre de là.