Les comptes de la tortue mauve par Benjamin Rabier
Narration Sonia Humber
Le lion jaloux du criquet
Un lion disait à un criquet.
La nature est vraiment capricieuse et fantasque.
Elle permet à un criquet chétif d'exécuter des bons véritablement surprenant pour sa taille.
Songe mon petit ce que proportionnellement à sa force,
et même à sa grandeur, un lion devrait pouvoir faire.
« Oui mais voilà ! répondit la bestiole.
La nature a réparti ta force dans la totalité de tes membres.
Tandis que chez moi, elle l'a tout entière placée dans les jarrés.
« Ah ! si j'avais seulement des jarrés de criquet, dit le lion avec envie.
« Qui t'empêche d'en avoir ? reprit le criquet.
Il ne dépend que de toi.
Tiens, je connais un singe sorcier qui a composé un filtre capable de te faire écrire.
Exécuter des bons proportionnés à ta taille.
Va de ma part trouver ce singe. »
Le lion ne se le fit pas répéter.
Il se rendit chez le sorcier en question et lui explica nettement ses désirs.
Le quadre humain disparut dans sa caverne
et en revente avec une tasse pleine d'un breuvage vers d'âtre.
« Roi du désert, lui dit-il, bois ce breuvage
et tu pourras d'un seul bon franchir de formidable distance.
Le lion bulle le contenu de la tasse
et, voulu en s'assurer incontinent de l'effet produit par le filtre enchanté,
il ploya les jarrés et s'élança dans le vide.
« Fameux, se dit-il, le breuvage du singe sorcier.
Car en disant ses mots,
il se voyait transporter d'un bon vertigineux à travers l'espace.
Mais tout enfant dans les airs,
le fauve se posait cette angoissante question.
« Où vais-je tomber ? »
Parti de ton bouc-tout,
il atterrit dans le nord du Sahara
au beau milieu d'un bosquet de cactus.
Percé de mille d'arts,
dans cette chute parmi ses feuilles aigus comme d'épic,
le pauvre lion gêniait à fendre l'âme.
Pour échapper à la douleur que déterminait ses nombreuses piqûres,
il exécuta un nouveau bon
qui lui fit traverser la Méditerranée.
Il gagna ainsi la Provence
où il tomba dans le trou d'une cheminée d'usine.
De ce long tuyau,
il sortit couvert de suie et noir ainsi qu'un corbeau.
« Vraiment, jusqu'à présent,
je n'ai guéru de chance,
dit le roi des animaux.
Mais avec de la pratique
et avec surtout de la patience,
j'arriverai, comme le criqué,
à retomber sur un emplacement choisi par moi.
Pour se débarrasser de la suie dont il était imprégné,
il se prépara à exécuter un bon nouveau.
Et le voit la partie.
Il passe au-dessus des villes,
des villages, des amos.
Tout à coup, il sentit qu'il se rapprochait de la terre.
Il examina le terrain au-dessous de lui.
« Hélas, ne se trouvait-il pas au confluent de la marne et de la Seine ?
Le fauve fit un plongeon magnifique
auprès d'un brave pêcheur qui dormait
et que le bruit de la chute réveillât.
Mais le lion avait disparu sous l'eau.
Je paris, dit le pêcheur,
que c'est encore un gros brocher qui fait des siennes.
Et il lance à sa ligne.
Pendant ce temps,
le lion apprenait à connaître les habitants du royaume aquatique.
Mais cet apprentissage ne dura pas longtemps,
car il se sentit soudain piqué au nez
et ramené à la surface.
Je vous laisse à penser la stupéfaction du pêcheur
en ramenant au bout de sa ligne le roi du désert.
Le brave homme faillit mourir de peur.
Le fauve sortit comme il put de sa triste situation,
roula dans l'herbe et, à demi asphyxié, s'évanouit.
On s'empara de lui, on le ligota
et un dompter se le fit adjugé par le service de la fourrière.
Aujourd'hui, sous le nom de Brutus,
le fauve est devenue la vedette du cirque exploité par la famille Lambert.
La nature a bien fait tout ce qu'elle a fait.
En voulant la corriger,
on ne peut que s'attirer déconvenus et catastrophes.
...