Bonjour à tous !
Aujourd'hui, le mot interdit, publié pour la première fois dans le Géme-Lire n°61.
Texte signé Nicolas de Herching, illustration Jean-Claverie chez Bayard Edition.
Chapitre 4 L'homme de Tixar
Mon sang se glace et je bafouille.
Mais, mais, je ne l'ai pas fait exprès.
Aucune importance, me répond l'homme. Le règlement doit être appliqué.
Mais enfin, monsieur, vous ne pouvez pas m'emmener comme ça.
Vous ne pouvez pas me séparer de mes parents, de ma maison. Vous n'avez pas le droit.
Au contraire, c'est vous qui n'avez pas le droit de refuser de nous suivre.
Vous étiez prévenu. Maintenant, il faut payer votre erreur.
Ah, c'est mort. Je sens des larmes me monter aux yeux.
Je comprends maintenant que cette société n'est pas aussi généreuse qu'elle le prétend.
Les cadeaux qu'elle offre, c'est juste histoire d'attirer les gens.
Après, elle n'a plus qu'à attendre qu'ils se trompent,
et ainsi, elle gagne une personne qui travaillera toute sa vie gratuitement, comme un esclav.
Soudain, je me rappelle quelque chose, et je crie plein d'espoir.
Monsieur, monsieur, je ne veux pas partir avec vous.
Je préfère vous rendre tous vos cadeaux. J'en ai le droit, c'était dans le règlement.
L'homme semble ennuyé. Il ne s'attendait pas à ce que je me souvienne de ce détail.
Mais bien vite, il sourit en lissant sa barbiche.
C'est vrai. Vous avez exactement une journée pour ressembler tous vos objets.
Mettez-les devant le téléphone, et demain, à 5h, ils partiront comme ils sont arrivés.
Je vous rappelle que vous avez passé 18 commandes. Il faut donc nous rendre 18 objets.
Pas ça de moi, sinon vous savez ce qui vous attend. Vous ne pouvez pas nous échapper.
Là-dessus, l'homme se décompose en fumée, s'engouffre dans l'écouteur du téléphone, et disparaît.
Quant à moi, je ne perds pas de temps. Je me précipite dans ma chambre, et je sors toutes les choses qu'on m'offre.
Ensuite, je me mets à les compter. D'abord, c'est le camion. Après, vient l'avion.
Puis, un jeu de l'auto, un disque, un pistolet, une flûte, un canif, un ballon, un tronc d'histor,
une guitare, un déguisement de cosmonaute, un puzzle, un jeu de dames, un livre, un train électrique, la montre.
Et tout ça fait 17.
Je commence à trembler dans ma culotte, car il n'y a pas d'objet numéro 18.
Et pourtant, j'ai fait 18 commandes. Je me remets à compter plein d'inquiétudes.
Hélas, comme la première fois, je n'en trouve que 17. Il en manque un. Je suis perdue.
Chapitre 5, Introuvable
Quelle effroyable nuit j'ai passée. Je me suis tournée, retournée dans mon lit.
J'ai cherché de toutes mes forces dans ma mémoire.
Quelle est cet objet qui me manque ? Où peut-il se trouver ?
Mais, mais impossible de m'en souvenir.
Et nous voici aujourd'hui, mercredi matin.
Cet après-midi, l'homme reprendra ses cadeaux.
Et lorsqu'il s'apercevra qu'il en manque un, il m'emportera.
Pour la dixième fois, je fouille ma chambre, mais rien.
À moins que, à moins que j'ai laissé traîner se jouer quelque part dans la maison,
un petit espoir remonte en moi.
Vite, au travail, commençons par la cuisine.
J'examine les casserole, la vaisselle, la nourriture, tout, tout, tout.
Lorsque j'ai terminé, il est déjà une heure de l'après-midi, et je n'ai rien trouvé.
Sans me décourager, je vais dans la chambre de mes parents.
Là, pour ne pas faire de désordre, je suis obligée de remettre à leur place
les choses que je dérange, et je perds beaucoup de temps.
Lorsque j'ai terminé, il est déjà deux heures de l'après-midi,
et je n'ai encore rien trouvé.
Allez, la salle de bain maintenant.
Là, normalement, ça devrait aller assez vite.
Malheureusement, je renverse un verrain qui se brise en tombant par terre.
Je ramasse les morceaux pour qu'on ne se blesse pas en marchant dessus,
et ça m'occupe un bon moment.
Lorsque j'ai terminé, il est déjà trois heures de l'après-midi,
et je n'ai toujours rien trouvé.
Mon cœur commence à se serrer.
Le kajibie, vite !
Il est mal rangé, et pour fouiller à l'intérieur, ce n'est pas facile.
Lorsque j'ai terminé, il est quatre heures,
et je n'ai pas trouvé l'objet qui me manque.
Cette fois, je suis désespérée.
Il ne me reste qu'une toute petite heure pour y arriver.
Il est encore la chambre de mon frère, que je n'ai pas fouillé,
mais, en général, il me défend d'entrer chez lui.
Il a toujours peur que je touche à ses affaires.
Il se prend pour un grand depuis qu'il a des devoirs à faire à la maison.
Je vais me faire traiter tous les noms.
Tant pis, il faut quand même essayer.
J'entre dans sa chambre, et je le vois installé à son bureau,
en train d'écrire.
Je l'appelle tout doucement.
Grégorie ?
Oui, qu'est-ce que tu veux ?
Euh, est-ce que je peux fouiller dans ta chambre ?
Je cherche quelque chose que j'ai perdu.
Hein ? Et qu'est-ce que c'est ?
Je suis très embêtée, mais je suis bien obligée de lui répondre.
Je ne sais pas, j'ai oublié.
Il me regarde d'un drôle d'air.
Ah bon, alors comme ça, tu cherches quelque chose et tu ne sais pas quoi ?
Je me sens un peu bête. Mon frère prend une grosse voix.
Écoute, Thierry, tu sais que le mercredi, j'ai beaucoup de travail,
et que je n'ai pas de temps à perdre avec toi.
Alors arrête de raconter n'importe quoi, et laisse-moi tranquille.
Comme je sais qu'il ne croira jamais mon histoire, j'obéis.
Je quitte la pièce, en regardant très vite s'il n'y a pas un objet qui pourrait m'appartenir.
Mais, hélas, je ne vois rien.
Je retourne dans ma chambre, et je m'effondre sur le lit en pleurant.
Dans une demi-heure, les gens de la société tout gratis viendront me prendre.
Je vois la petite aiguille qui se rapproche du 5.
Et soudain, sans que j'ai senti le temps passé, la sonnerie du téléphone retentit.
Chapitre 6, la dernière minute.
Je décroche d'une main tremblante et j'écoute.
Allô, ici la société tout gratis. Vous êtes bien, Monsieur Thierry Valthau ?
Nous venons reprendre nos envois.
Sont-ils bien rangés près du téléphone ?
Oui.
Alors, nous commençons.
Je ne dis rien, et j'assiste à la disparition de mes jouets.
Un à un, il se décompose en fumée et s'engouffre dans l'appareil.
Déjà dix objets ont pris le chemin du retour.
Il n'en reste plus que sept.
Soudain, j'entends la voix de mon frère.
Thierry.
Tout en regardant la guitare disparaître, je me demande.
Qu'est-ce qu'il peut bien vouloir ?
Plus que six objets. Et de nouveau la voix de mon frère.
Thierry.
Cette fois, je suis obligée de répondre.
Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ?
Mes yeux ne quittent pas le téléphone.
Puit.
Encore un objet.
Il n'en reste plus que cinq.
Thierry, viens voir.
Je pars en courant dans la chambre de mon frère pour voir ce qui se passe.
Alors, qu'est-ce que tu veux ?
Dis-moi, tu n'as pas une cartouche de rechange pour ce stylo ?
Je lui réponds.
Bien sûr que non.
Pourquoi est-ce que j'en aurais une ?
Et bien parce que c'est un stylo que j'ai trouvé dans ta chambre.
Et tout en disant ça, mon frère me montre un magnifique stylo
que je reconnais immédiatement.
C'est lui.
C'est un des objets que j'ai commandé.
C'est celui qui me manque.
À toute vitesse, je prends le stylo des mains de mon frère
et je cours vers le téléphone.
Le dernier cadeau vient à peine de disparaître.
Je colle mon stylo contre les poutards.
Aussitôt, il est aspiré comme le reste des jouets.
J'entends la voix qui me dit d'un ton furieux.
18, le conthier.
À partir de maintenant, votre inscription est annulée.
Il est inutile de re-telefonner au même numéro.
Et c'est le silence.
On a raccroché.
Ouf !
Quel soulagement !
Mon frère entre dans la pièce.
Dis donc Thierry, pourquoi m'as-tu pris mon stylo ?
Je prends un air-booderre et je réponds.
Parce qu'il était à moi.
Tu n'avais pas le droit de me le prendre.
Et de toute façon, je ne te le redrai pas.
Parce que tu peux être bête, dit mon frère en hauchant la tête.
Après cette aventure, inutile de vous dire que je ne toucherai plus au téléphone.
Quant à vous, s'il vous arrive un jour d'entendre au bout du fil...
Allô, ici la société Tougratis.
Que puis-je pour votre service ?
Souvenez-vous de ce qui aurait pu m'arriver.
N'en répondez pas.
Et raccrochez immédiatement.
Voilà, c'est la fin de cette incroyable histoire.
Le mot interdit.
Publier pour la première fois dans le Gémelir n°61.
Ce roman, vous pouvez le retrouver dans la collection Gémelir de Bayer-Edition en Libéré.
Et je précise que Gémelir existe encore pour la plus grande joie des enfants.
Encore une histoire, un podcast réalisé par Alexandre Ferreira,
raconté par Céline Kalman sur une idée de Benjamin Muller.
N'hésitez pas à vous abonner sur notre chaîne de podcast,
à nous noter ou demander-le à vos parents.
Ça nous encourage beaucoup pour la suite.
Bientôt, une nouvelle histoire.
Bientôt, une nouvelle histoire.
Avec tes voix un petit peu pissart et avec un petit peu l'accent suissalement.
Alors ça c'est très bon, très bizarre.