Bonjour les enfants !
Aujourd'hui, je vais vous raconter une histoire extraordinaire.
Ça s'appelle Aspergus et moi, histoire signée Didier Lévis et Pierre Valcaise, aux éditions Sarbacane.
En ce temps-là, je vais fabriquer les couleurs noires dont se servait le célèbre peintre França Aspergus.
Il en utilisait 21 différents, des lumineux, des ternes, des froids, des chauds, des timides, des brutaux.
Pour obtenir ces différents noirs, il faut broyer toutes sortes de pierres, des corces, de cendres,
auxquelles on ajoute de l'encre de pieufres et d'autres substances assez répugnantes dont je vous épargnerai le détail.
Je travaillais tard, je travaillais même tellement tard que le soir, au lieu de rentrer chez moi, je restais là.
Ça tombait bien parce que je n'avais pas de chez moi. Trop pauvre pour ça.
Je dormais donc sous mon établi, sans que personne ne le sache en espérant des jours meilleurs.
Tout le monde pense que França Aspergus peignait seul ses fameux portraits de célébrités.
Mais nous étions trente dans l'atelier. Aspergus réalisait le plus délicat.
Les visages, les mains, les pieds et une dizaine d'assistants se chargaient ensuite de peindre les habits et les décors.
D'autres assistants vernissaient les tableaux terminés, d'autres encore les encadraient.
Et puis il y avait nous, les petites mains pour les couleurs, les pinceaux, les huiles, les essences, les sous-couches.
La nuit, dans l'atelier vide, j'entendais souvent Aspergus râler.
Il rousse pétait contre ses tableaux, sa peinture.
Il criait qu'il n'avait plus envie de peindre, que la peinture l'ennuyait.
Un soir, je suis sortie de ma cachette, et le visage et les mains couverts de pigments, je me suis prudemment approchée.
Tu es qui toi ?
Me lança-t-il l'œil lourd.
Moi, assistant couleur, spécialisé dans les noirs.
Il eucha la tête, le vaçon vert à ses lèvres, et constata qu'il était vide.
Et du rouge ? Tu aurais ça, mon gars ?
Je crois qu'il était un peu ivre, notre grand peintre.
Peut-être un peu de grenadine, maître, mais rien d'autre.
Laisse tomber, assistant couleur.
Viens par là.
Veux-tu ? Je suis sortie encore un peu plus de l'ombre.
Tu l'aimes ma peinture, petit broyeur de noir ?
Bien sûr !
Ou tu es un menteur, ou tu as mauvais goût.
Tout ça, c'est affreux.
De la camelotte destinée à plaire au riche.
Il reste à un moment silencieux et repris.
Moi, vois-tu, j'aimerais ne plus savoir peindre.
Pour peindre à nouveau, comme un enfant.
Tu comprends ça ?
Je fis oui de la tête et me mis à réfléchir.
Non, tu ne comprends pas, soupira Aspergus.
Visiblement ennuyé par le tour que prenait notre conversation.
Tu ne peux hélas pas comprendre.
Allez, rentre chez toi. Il est tard.
Je tournais les talons pour regagner ma cachette.
Quand j'us soudain, une illumination.
Vous êtes gauchis, n'est-ce pas ?
Répondi Aspergus, étonné.
Mais je ne vois pas le rapport.
Essayez donc de peindre avec la main droite.
Moi qui suis droitier, ça change tout quand j'utilise ma main gauche.
Il me fixe à un bon moment, l'air est bêté.
Puis, lui heure à amuser sa luma dans son regard.
Vite, il disposait une toile neuve sur son chevalet.
Attrapa ses pinceaux, sa palette.
Il me demanda ensuite de ne plus bouger
et commença à faire mon portrait de la main droite.
On le sentait affreusement mal à l'aise avec cette malla.
Mais Aspergus souriait et plus il avançait dans son œuvre, plus il rayonnait.
Regarde-moi ça ! déclaraît-il en retournant le chevalet.
Le tableau ne ressemblait en rien à ce que réalisait habituellement Aspergus.
On ne me reconnaissait pas vraiment,
mais il se dégagait de ses toiles une beauté joyeuse,
bizarre, enfantine pour tout dire.
D'ailleurs, le maître Aspergus était très content du résultat.
Si content qu'il me souleva de terre, me colla un énorme bisous sur le front
et me nomma aussitôt conseiller spécial avec augmentation de salaire immédiate.
Pour fêter ça, je pris le soir même une chambre dans le meilleur hôtel de la ville.
Avec vue sur maire, et bien moi !
Le lendemain et les jours suivants Aspergus pénit de nouveau de la main gauche,
mais une fois ses assistants partis, il reprenait la droite.
Au bout de quelques semaines, il peignait l'asso aussi bien de la main droite que de la gauche
et retomba dans sa mauvaise humeur. Je me remise à réfléchir.
J'avais eu un éclair de génie avec le coup de la main droite, mais là, rien.
J'étais à cours d'inspiration. J'allais sûrement tout perdre,
ma fonction de conseiller spécial et ma chambre avec vue sur maire.
L'humeur sombre. J'étais en train de regarder félicien,
le petit nouveau faire le ménage dans l'atelier désert, le soir.
Quand soudain, je lui arrachai son balai des mains et me précipitai vers Aspergus le cœur battant.
Votre nouveau pinceau au maître. Aspergus me fixait sans comprendre.
Essayez donc de faire de tout petit portrait avec ce nouveau pinceau. Essayez !
Aspergus considérait le balai l'œuron, mais peu à peu, un sourire apparu sur sa large trône.
Il prit une nouvelle toile, trompe pas le balai dans la peinture et me demande de ne plus bouger.
Le résultat était affreux, mais Aspergus avait retrouvé sa bonne humeur.
Vous vous en doutez, en quelques semaines, Aspergus devint un virtuose du balai,
aussi bien avec la main droite qu'avec la gauche.
Heureusement, en tant que conseiller spécial, j'avais réfléchi.
Je proposais donc à Aspergus de relever un nouveau défi.
Imaginez une scène et la reproduire sur le papier, mais les yeux fermés.
Je prenais à cœur mon nouveau travail et, sans me vanter, je crois pouvoir dire que j'étais bon.
Aspergus consacrait de plus en plus de temps à ce qu'il appelait ses exercices d'enfance.
Il les faisait même en présence de ses assistants qui se regardaient l'air de dire,
« Ça y est, il est complètement zinzin ».
Et les uns après les autres, les assistants partirent travailler dans des ateliers sérieux,
où l'on faisait sérieusement des portraits de célébrités sérieuses.
À la fin, il ne resta plus que nous deux.
Le grand peintre et son conseiller spécial.
Mais Aspergus n'avait plus vraiment besoin de moi.
Il savait comment s'y prendre à présent.
Un jour, il peignait sans pinceau, juste avec un chiffon,
une éponge ou même carrément avec les doigts.
Le lendemain, il s'amusait à faire des tâches au hasard,
puis il improvisait à partir des éclaboussures.
Parfois, il collait du bois ou du tissu sur la toile et repeignait par-dessus.
Dans la ville et dans le pays, la rumeur se répandait.
France, Aspergus, était en train de créer un art nouveau, révolutionnaire.
De partout, on venait voir ses œuvres.
Et c'est ainsi qu'il devint le plus grand artiste de son temps.
Sortons un peu de cet atelier.
Me proposa Aspergus un matin.
Je voudrais te parler.
Nous allâmes sur la plage, sous les nuages bas.
Je vais partir d'ici, déclara Aspergus.
J'ai toujours rêvé de peindre les cacatoises du Brésil.
Je sais que je te dois, mon petit broyant de noir.
Beaucoup, bien plus que tu ne le penses même.
En signe de gratitude, je te donne l'atelier, faisant ce que tu voudras.
Un cinéma, une pizzeria.
Le lieu est désormais à toi.
J'étais tout à la fois triste et joyeux.
Je vais en faire une école de peinture, dis-je après réflexion.
Les enfants y apprendront à peindre comme des grands et...
Aspergus ne coupe à la parole.
Et les grands y apprendront à peindre comme des enfants.
Je ne peux rien te faire bon mettre.
L'artiste me lance un regard amusé.
Tu m'offres du travail ?
Pourquoi pas ?
Aspergus souriait.
Il me tendit la main, la droite, peau m'ouverte, que je claquais joyeusement.
Et les cacatoises alors ?
Ils attendront encore un peu.
Et comme ils commençaient à pleuvoir, nous sommes vite rentrés ouverts à notre école.
Voilà, c'était l'histoire d'Aspergus et moi.
Signé Didier Lévis et Pierre Valcaise, aux éditions Sarbacan.
Sous-titres réalisés par la communauté d'Amara.org