"L’homme le plus lent du monde"

Durée: 10m27s

Date de sortie: 13/04/2022

durée : 00:10:27 - Une histoire et... Oli - Arthur Dreyfus est écrivain, mais pas seulement. Il adore raconter des histoires sans doute grâce à son extraordinaire grand-mère. Découvrons dans Oli, ce conte au titre si mystérieux.

Prends-moi un père.
C'est Oli. O-L-U-O-C.
La bibli des petits.
Je suis pas petit.
Je crois.
Bonjour, c'est Arthur Dreyfus et je vais vous raconter l'histoire de l'homme le plus lent du monde.
Mon père était l'homme le plus lent du monde.
Le couscous par exemple, c'était grain par grain.
Il sortait une petite fourchette de sa poche,
une fourchette au dent minuscule,
et piquait l'un après l'autre,
placidement, chaque atome de ce moule.
Il prenait le temps de mâcher, de mâcher, mâcher encore.
Je revois le métal, le métal, le métal,
de son outil spécial,
transpercé le ventre de chaque grain jaune,
porté vers sa langue vorace,
mais patiente.
Moi, j'avais déjà croqué, dégusté,
digéré trois merguez, deux carottes, un avet,
une belle courgette,
du bouillon rouge qui pique la langue,
j'étais prêt pour la mousse au chocolat.
Mon père n'en était qu'à son 18e grain.
Il était silan qu'il nu jamais le temps de finir une phrase.
Toute ma vie, je l'ai entendu répéter un seul et même mot.
Je, je, je...
La suite ne venait pas.
Ou bien, venait trop tard, on devait s'occuper du reste.
Peu à peu, je pris donc l'habitude de communiquer avec mon père,
par le regard.
Car ses yeux, sans attendre,
pouvaient paraître heureux, contrariés, étonnés, en colère.
Bon, le plus souvent quand même, heureux.
Enfant déjà, mon père était très lent.
A l'école, la maîtresse avait demandé de calculer 3x2 plus 3, égal.
Les autres élèves avaient griffonné la réponse à toute vitesse sur leur carnet.
Mon père avait eu besoin de plus de temps,
de beaucoup de temps.
Le soir venu, à la sonnerie,
il n'avait écrit qu'un chiffre encore.
La maîtresse avait dit,
« Chacun son rythme, laissons-le trouver, le sien ».
Le lendemain matin, mon père avait repris son calcul.
En une journée, il réussit à multiplier 3x2,
mais n'eût pas le temps de terminer.
Panché vers son oreille, la maîtresse avait chuchoté.
Tuyé presque.
Cette phrase consola mon père des moqueries de ses camarades,
qu'il avait surnommé « La grosse tortue ».
Pourtant, ce n'est pas grave d'être une tortue.
C'est joli, une tortue.
Chutte.
Le troisième jour, mon père trouva la solution.
Un peu pour le féliciter,
un peu pour rire,
toute la classe s'était mise à l'applaudir.
Mon père avait versé une larme,
mais elle avait coulé si lentement du coin de son œil,
que c'est son oreiller Calmouya,
le soir, dans la solitude de sa chambre.
Sous ses paupières,
il va drouiller Piennisimo, ses sanglots.
Toute sa vie,
mon père pleura en retard.
À la maison, c'est ma mère qui s'occupait de tout.
Elle n'était pas spécialement rapide,
mais en comparaison de son mari,
c'était un avion de chasse.
Le temps qu'il se lève,
passe sa chemise, nous sa cravate,
il était déjà l'heure de dîner.
Ma mère, pendant ce temps, avait préparé 3 repas.
Elle était allée travailler,
elle m'avait accompagné à l'école,
elle était revenue me chercher,
elle avait même sorti le chien.
Muffin, toutefois, préférait que papa allait en mène se promener.
Car avec papa,
c'était bien plus qu'une promenade.
C'était 2 jours entiers de voyage.
Muffin avait enfin le temps
de renifler tous les pipis,
même les plus anciens,
même les plus dégouttants.
Les autres tutus, couchés derrière leur bévitré,
le scrutaient avec des yeux jaloux.
Ah, si mon maître à moi était aussi lent.
Le jour de mes 10 ans,
papa me fit une surprise.
Je reçus comme cadeau
un baptême de mongolfière.
Je revois le souffle brûlant des flammes,
gonfler son immense ballon bleu.
Notre nacelle se soulevait
de la surface terrestre.
Lentement se soulevait,
pouce à pouce,
nuage après nuage.
Je ne revois plané au-dessus de la maison,
devenu aussi petite qu'un grain de couscous.
Je me souviens du sentiment qu'enfin,
papa avait trouvé un lieu
à son rythme.
Sur cette péniche de ciel,
emporté par les vents
vers un monde de rêves,
nous étions montés si haut
qu'avec ma main, je faillis frôler la lune.
À l'horizon, les maisons avaient disparu
pour se transformer en petite bougie carrée.
Nous étions rentrés tard ce soir-là.
Mon gâteau d'anniversaire,
on n'avait pas eu le temps de le manger,
mais j'avais trop d'image dans la tête
pour songer à mon estomac.
Parfois quand même,
la lenteur de papa énervait tout le monde.
Par exemple, lorsqu'il s'enfermait dans la salle de bain
pour faire sa toilette.
Comme il se lavait chaque cheveu individuellement,
chaque orteil l'un après l'autre,
chaque dent avec une brosse différente,
cela lui prenait au moins une semaine.
Maman allait faire son champ point chez les voisins.
Moi, je me douchais dans les vestiaires du gymnase.
Lorsque papa sortait enfin de la salle de bain,
on l'accueillait comme après un grand périple.
Il tenait à nous raconter comment ça s'était passé.
Je... je... je... je...
Mais on allait se coucher avant la fin de l'histoire.
On pourrait croire que c'est nul d'avoir un père comme ça,
mais ce n'était pas nul.
De toute façon, c'était mon père.
Puis il y a toujours un domaine
où les gens bizarres sont meilleurs que les autres.
Mon père, c'était la pêche.
Je pourrais dire qu'il a passé la moitié de sa vie à pêcher
et à ramener beaucoup de poissons.
Car lorsqu'il s'installait sur son fauteuil de toile au bord de l'étang,
il ne voyait plus les heures coulées.
Il avait tout son temps.
Alors les jours passaient, passaient, rien ne se passait,
et tout à coup, son bouchon frétillait.
Sa bourriche se remplissait.
Sous les bulles, on entendait des murs murs.
Ah, prenez-moi !
Ne vous inquiétez pas.
Je suis là !
Je crois que les poissons a tristé de le voir espérer si longtemps
finissaient par se sacrifier pour la bonne cause.
Nos troisième jours, ils se précipitaient dans ses fils.
Sans parler du bowling, fallait la voir s'aboul.
Rouler, rouler.
Car essaie délicatement la piste pendant presque un an,
avant de renverser à chaque coup toutes les quilles.
À la plage, en revanche, mon père avait moins de chance.
Le temps qu'il se déshabille, qu'il enfile son maillot,
qu'il marche vers le rivage, la marée était descendue depuis longtemps.
Seule la plante de ses pieds se couvrait d'une fine pellicule de sel.
Maman et moi, pour le consoler,
on préparait un saud d'eau de mer,
on lui versait sur la tête quand il revenait,
tout déçu d'avoir manqué sa baignade.
Il souriait, c'est bourrifait, disait, je, je, je...
On le séchait avec une serviette, je, je, je...
On n'avait pas le temps d'attendre la fin de sa phrase,
la nuit tombait, on rentrait.
Pas nuit, bon dodo, bon rêve.
La seule fois où mon père me fit de la peine,
c'est quand il me délaissa au profit de sa limace de compagnie.
Il l'avait rencontré dans le jardin.
Lentement, elle s'était hissée sur son bras.
Il la contemplait avec des yeux d'amour.
Je crois qu'on appelle ça un coup de foudron,
ou un coup de bave.
Je ne lui en voulais pas beaucoup,
je lui en voulais pas beaucoup,
je lui en voulais un peu.
Et en même temps je le comprenais.
Comme lui, comme les héros des films de guerre,
l'animal gluant s'agitait dans un monde au ralenti.
Je ne vis jamais mon père si chagriné
que lorsque sa limace mourit de vieillesse,
à l'âge de six mois et demi.
Ce jour-là, mon père suit sa valise.
Lui qui toute sa vie était resté à la maison
et prouvait le besoin soudain de voir du pays,
de faire juste une fois le tour du monde.
Au fond de moi, je savais qu'il ne rentrerait pas de si tôt,
qu'il ne rentrerait peut-être jamais.
Aujourd'hui, cela fait 40 ans qu'il est parti.
Mais je me souviendrai toujours de sa main
sur la poignée de son bagage,
de son visage sur le pas de la porte
et de sa bouche tourner vers ma mère et moi,
qui réussit enfin ce jour-là à achever sa phrase.
Je... je... je vous aime.
Et voilà, l'histoire est finie.
Et maintenant, Oli.
Non, il n'autre.
Oli.

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Oli

Découvrez la série audio France Inter : des contes pour les 5-7 ans, racontés par Delphine de Vigan, Alain Mabanckou, Tatiana de Rosnay, Claude Ponti… Vous aimez ce podcast ? Pour écouter tous les épisodes sans limite, rendez-vous sur Radio France.
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