Nous avons, avec Georges Gribouillon, exploré la campagne autour de Bourrobet.
Mais si vous vous aventurez dans les petites rues du centre...
Ah, Bourrobet, c'est un village fabuleux, mais caché, uniquement peuplé d'animaux.
D'où son nom ? Bourrobet.
Je ne peux pas vous dire où c'est, ça me fait de la peine, mais c'est interdit aux
humaines.
Donc, si vous vous aventurez dans les petites rues du centre de Bourrobet, vous pourrez apercevoir
Thérésa, la vieille jument à la crinière grise.
Elle marche lentement, elle boite un peu, mais on sent, malgré son âge, une grande
force qui se dégage d'elle.
Et si vous voyez Thérésa, vous pourrez voir qu'elle machonne toujours un morceau de
sucre, un sourire au coin du muisot et qu'elle porte une guapette, une casquette d'humain
sur la tête.
Cette casquette, c'était celle de son fermier, le vieux François, l'humain qui l'exploitait.
Car elle n'a pas toujours vécu à Bourrobet.
Ça, non.
Thérésa était née, avait grandi et travaillé chez les humains.
Elle n'en parle pas très souvent, surtout parce que c'est une histoire très longue,
mais quand le temps est un peu gris, un peu froid, un peu plus vieux et que par exemple
on se fait une soirée crêpe chez l'une ou l'autre, que Thérésa est assise confortablement
au coin du feu et qu'un petit-ho, par exemple Gustave, un des plus jeunes de la famille
lapin, lui demande « Hey mami Thérésa, d'où c'est qu'elle vient ta casquette ? »
Quand toutes les conditions sont alignées comme ça, alors Thérésa se relève un peu,
faisant craquer son dos.
Elle calce son morceau de sucre sous sa langue, elle laisse son regard se perdre dans les
flammes et après une longue inspiration.
« Du temps de ma fringante jeunesse, j'habitais dans une ferme chez les humains. »
Enfin, ce n'était pas gratuit, dites-vous bien.
Je travaillais dur.
Oh mais ça va pas vous intéresser mon histoire, il vaut mieux que je ne le raconte pas.
« Si, si, allez Thérésa, ça nous intéresse, vas-y, vas-y. »
Chaque minute de chaque heure, chaque heure de chaque jour, chaque jour de chaque année,
je travaillais dur pour le vieux François.
Hum, humain.
Elle insistait toujours sur le mot « humain » ce mot terrifiant qui faisait sursauter
et frissonner les petits lapins qui l'écoutaient.
« Je tirais la charrue pour labourrer les champs, je tirais la charrette pour aller
remarcher, je transportais de tout, des pommes, des briques, de l'eau, de la paille et le
soir, alors que je voulais me reposer, alors que mon dos était tout en dolorie.
La petite fille du vieux François, elle aussi, humaine, insistait pour me grimper dessus et
me tirait les poils et les oreilles pour me faire avancer.
Mais c'est comme ça qu'était faite la vie, je ne me posais pas plus de questions
que cela.
Je me disais que le fermier me donnait à manger, à boire, me nettoyer les sabots et
m'avait construit une maison et que en échange je devais bien travailler un peu.
Et même que le 14 juillet, tous les 14 juillet, il me donnait un morceau de sucre.
Je me disais que l'échange était juste.
Jusqu'à ce jour d'automne, je m'étais un peu blessé à la pâte et me reposais
dans mon écuri.
La pluie tombait fort, le tonnerre grondait, le vent faisait claquer les volets.
Des petites souris apperées par tout ce vacarme étaient venues se réfugier dans ma crinière
qu'en soudain.
La porte de mon écuri s'ouvrit en grand et, en contrejour d'un éclair blanc châtre,
je le vis, le vieux François.
Il portait sur la tête sa casquette habituelle, celle que j'ai là maintenant, mais avec
lui ce soir-là, il y avait aussi trois autres humains.
Ouh !
Il parlait de moi à voix basse en me montrant du menton, puis allait rediscuter dans la maison.
Je sentais que quelque chose clochait, alors je me levais pour aller les écouter.
Vous m'avez vu, je ne suis pas un petit poney, difficile pour moi d'être discrète,
mais heureusement, l'orage couvrait le bruit de mes sabots, et je me recouvris de bout
pour me fondre dans la nuit.
Je m'approchais tout doucement jusqu'à arriver juste sous la fenêtre de la cuisine
du vieux François, et là...
Oh non, ça fait sûrement trop peur pour des petits lapins comme vous.
Il vaut mieux que je m'arrête.
Non, non, continue Thérésin, on n'a pas peur !
Ouais, on est super courageux, continue, continue !
Moi c'est un peu peur mais ça va, et puis si je suis trop peur, je le dis, et je me
fais des nœuds à mes oreilles pour ne pas entendre.
Alors très bien, je reprends.
J'arrivais donc juste sous la fenêtre de la cuisine du vieux François.
Et là j'entendis quelque chose qui me glace à le sang.
Il dit...
Oh, la vieille Juman, elle a bien travaillé dans sa jeunesse.
Mais là, elle est de plus en plus vieille, de moins en moins rapide, de plus en plus fragile.
Bref, elle ne me rapporte plus rien.
Je ne vois qu'une solution, messieurs, c'est...
C'est quoi, c'est quoi, c'est quoi ?
Piaille les petits lapins.
Je ne vois qu'une solution, messieurs, c'est...
C'est quoi, c'est quoi, c'est quoi ?
Piaille les petits lapins.
C'est d'en faire des saucisses !
Et de la remplacer par une juman plus jeune.
Ouaah ! Mais c'est horrible, Theresa !
Après tout ce que tu as fait pour lui, il voulait te transformer en saucisses.
C'est horrible, c'est horrible !
Est-ce que tu as été fendu en saucisses, amitié Réveil ?
Mais non, Gustave, si j'avais été changé en saucisses, je serais pas là pour t'en parler.
Je continue mon histoire.
Oui, oui, oui, oui, oui, oui, oui, oui.
Bon.
Comme vous imaginez, je suis très fendu.
Mais bien, j'étais sacrément triste, j'avais sacrément peur, mais il y avait autre chose.
Quelque chose que j'avais entendu le vieux François dire.
Elle ne me rapporte plus rien.
Qu'est-ce qu'il voulait dire par là ?
Je pensais que l'argent que je lui faisais gagner,
il utilisait pour me donner à manger, à boire,
pour me donner une maison et du sucre,
mais en fait, il se faisait plus d'argent que ça.
Et il le gardait pour lui.
Oui, je me faisais exploiter par le vieux François.
Pour moi, comme pour la suivante, je ne pouvais pas laisser passer ça.
Ce soir-là, j'allais mener mon enquête auprès des autres animaux de la ferme,
toujours dissimulés par l'orage.
J'allais voir les poules et leur demander si, en y réfléchissant bien,
elles étaient contentes de leur situation.
Bah c'est vrai qu'on a une maison,
mais le fermier nous prend tous nos œufs.
On n'a même pas le temps d'en faire des poussins qui l'en fais des omelettes.
Écoutez-moi, aller poule, cette ferme, c'est nous qui l'a besoin tourner,
on n'a pas besoin du fermier.
C'est vrai ça ?
Alors rendez-vous dans mon écuri, cette nuit, juste avant le lever du soleil.
Très bien.
J'allais voir les moutons et leur demander si, en y réfléchissant bien,
ils étaient contents de leur situation.
Bah c'est vrai qu'on a un champ et de la nourriture,
mais le fermier nous prend toute notre laine.
On a froid !
Écoutez-moi les moutons, cette ferme, c'est nous qui l'a besoin tourner,
on n'a pas besoin du fermier.
C'est vrai ça ?
Alors rendez-vous dans mon écuri, cette nuit, juste avant le lever du soleil.
Très bien.
J'allais voir les vaches et leur demander si, en y réfléchissant bien,
ils étaient contents de leur situation.
Hummm...
Bah c'est vrai qu'on a un toit,
mais le fermier nous prend toute notre laine,
et on ne voit même plus nos petits vaux.
Écoutez-moi les vaches, cette ferme, c'est nous qui l'a besoin tourner,
on n'a pas besoin du fermier.
C'est vrai ça ?
Hummm...
Alors rendez-vous dans mon écuri, cette nuit, juste avant le lever du soleil.
Hummm... Très bien.
Je suis allé voir tout le monde,
et juste avant le lever du soleil, tout le monde était dans mon écuri.
Oh c'était un sacré bazar,
même si tout le monde essayait de rester discret pour ne pas faire de bruit.
Il y avait là-dedans des poules, des moutons, des vaches,
mais aussi des cochons, des chèvres, des abeilles, des oies, un coq, un nan.
Tous nous étions rendus compte que nous recevions moins que ce que nous donnions au fermier,
et nous étions sacrément en colère.
Je montais sur une botte de foin, et je suis chaussé bien fort à tout le monde.
Mes amis, les animaux, on en a marre.
Cette ferme, on l'aime bien, on l'adore,
beaucoup d'entre nous y sont nés.
Mais le fermier est un voleur, c'est nous qui travaillons, et on est bien mal traitées.
Ouais, c'est vrai, elle a raison.
Ouais, elle a raison, elle a raison.
On la connaît cette ferme, on sait comment elle marche,
on n'a pas besoin du fermier pour nous dire quoi faire.
Oui, c'est vrai, elle a raison, c'est tout un peu vrai ce qu'elle dit.
On n'a pas besoin de lui, c'est lui qui a besoin de nous.
Ouh, c'est vrai, si c'était raison la jumeur.
Ok, ce que je vous propose, les amis, c'est de...
Enfin, je veux pas vous donner des mauvaisies des mes petits lapins, peut-être que je devrais m'arrêter là.
Oh, raconte-nous, raconte-nous. Vous avez fait quoi ? Qu'est-ce que vous avez fait ?
Vous avez transformé le fermier en faux-fif ?
Non, non, on n'a pas transformé le fermier en saucisse, Gustave. Bon, je reprends.
Alors ce que je propose, c'est de se débarrasser du fermier, de le chasser.
On va lui faire vivre un enfer. Voici le plan d'action.
Pshh, pshh, pshh, pshh.
Et nous réfléchim, nous planifiam, et rigolâme jusqu'au petit matin.
Notre plan était en place.
Le matin suivant, le fermier se leva. Il regarda son réveil...
Oh, 10h30.
Mais il était beaucoup trop tard. Le coq n'avait pas chanté.
Il se leva, s'habilla à toute vitesse et à la voir s'il avait du courrier.
Mais dans la boîte aux lettres, pas d'enveloppe.
Mais des centaines d'abeilles, ssss, ah, ah, ah, ah, ah, ah, ah, ah, ah, ah, ah.
Il se rendit au poulailler pour aller récupérer les œufs.
Pas un seul oeuf.
Les poules faisaient la grève de la ponte. Elles couvaient des cailloux.
Ho, ho, ho. L'après-midi, il alla à l'étable.
Mais il vit que les vaches, c'était déjà très elle-même.
Et donnaient leur lait au bébé de tous les autres animaux de la ferme.
Plus une goutte de lait pour lui.
Désespéré, il se rendit à l'écurie.
« Teresa, ma vieille jument, j'ai passé une journée horrible, je ne sais pas ce qui se passe.
Mais toi tu es toujours là, n'est-ce pas ? Viens, on va au champ. »
Mais je ne bougeais pas et ne répondis qu'un dédénieux.
Le fermier alla se coucher. Mais c'est l'équipe de nuit qui prit le relais.
Les chèvres montèrent sur le toit de la maison et firent un boucan d'enfer.
Un véritable concerto de Béh et de Béh.
Le fermier eut beau essayer de les chasser. Elles étaient plus rapides, plus agiles, plus vives que lui.
Et après avoir manqué de tomber trois fois du toit, il s'enfonça du coton dans les oreilles et finit tant bien que mal par s'endormir.
Le matin suivant, le fermier se leva à 11h00.
Il ne s'était endormi qu'au petit matin et le coq n'avait toujours pas chanté.
Il se leva, s'habilla à toute vitesse et à la voir s'il avait du couru.
Non, il ne se ferait pas avoir de foi.
Il a plutôt prendre un petit yaourt, il ouvrit le frigo et trouva...
Des centaines d'abeilles !
Il se rendit chez les moutons pour l'étendre mais en arrivant... surprise !
Les moutons s'étaient roulés dans des fleurs sauvages et des épices et étaient de toutes les couleurs.
Il y avait des moutons jaunes fluo, il y avait des moutons ronds, il y avait des moutons arc-en-ciel.
Impossible de faire quoi que ce soit de cette laine-là !
L'après-midi, il se rendit dans ses champs pour récupérer les légumes mais quand il arriva...
Surprise ! Tous les légumes avaient été détérés et mangés.
C'était les trois ois, Odette, Henriette et Bernadette, qui avaient détéré Radis et Carotte avant d'appeler les souris et les lapins pour qu'ils vincent se remplir la panse.
Desespéré, l'humain se rendit à l'écurie.
Theresa, ma vieille humain, j'ai encore passé une journée horrible, je ne sais pas ce qui se passe.
Mais toi, t'es toujours là, n'est-ce pas ? Viens, on va au marché.
Mais je ne bougais pas et ne répondis que d'un dédénieur.
Il passa comme ça une semaine infernale.
Toutes les nuits, il était réveillé par la chorale des chèvres folles.
Tous les matins, il se levait toujours plus tard à cause du coq et tous les matins, il se faisait attaquer par les abeilles qui changaient chaque fois d'endroit pour se cacher et le surprendre.
Dans ses bottes... Oui ! Dans sa voiture ! Oui ! Dans sa cabanaoutie ! Oui ! Même dans ses toilettes !
Et dans le reste de la journée, pas un moment de repos.
La grève des eaux, la redistribution du lait, certes, mais c'était aussi les cochons qui faisaient des caches-caches sous la paille,
le taureau qui le coursait pour lui piquer le derrière, ou l'âne qui lui brayait dans les oreilles.
Après une semaine passée comme ça, le fermier n'était plus que l'ombre de lui-même.
Il avait des sernes qui recouvraient toutes ses joues, il tremblait de fatigue et sursautait au moins dans le bruit.
Et ce dernier matin, après s'être réveillé à 14h30 et attaqué par les abeilles cachées dans sa cafetière, il est sorti de sa maison.
Et il nous vit toutes et tous, tous les animaux, qui le regardions silencieusement.
Et là...
Vous avez fait quoi ? Vous avez fait quoi ? Vous avez fait quoi ?
Et il m'a dit, oh toi ma vieille Theresa, on a vécu des choses ensemble, on a l'abourré des champs, j'ai toujours été juste avec toi.
Enfin je crois, tu ne vas pas te retourner contre moi aussi.
Alors je m'approchais de lui, lentement.
J'avancais ma tête vers la sienne, lentement.
J'en trouve rimer dedans, lentement, un dédénieux.
Et j'ai attrapé sa casquette et d'un mouvement sec, hop, je l'envoyais en l'air et la m'y sur ma tête.
Je me retourne et la coute sa beau, ping, je chassais une bonne fois pour toutes l'humain de notre ferme.
Hurra ! Hurra !
Nous filment la fête toute la journée et dès le lendemain nous nous organisions pour reprendre le travail selon nos souhaits.
Les poules des bâtirs puis des sidaires, on vous y a ni plus confortables, et gardez certains de nos oeufs pour faire des poussins.
Les moutons des bâtirs puis des sidaires, on ne veut plus être tendu quand il fait froid.
Les chèvres des bâtirs puis des sidaires, on veut transformer le toit de la ferme en parc d'attraction pour escalader.
Les abeilles des bâtirs et des sidaires, on veut plus de fleurs sauvages et moins de produits chimiques dans les légumes, etc.
Et toi, Theresa, tu voulais quoi ?
Mais oui, et toi, tu voulais quoi ?
Des bâtirs et des filières quoi parmi tes rêves ?
Eh bien justement, quand tout le monde me demanda, et toi, Theresa, tu veux quoi ?
J'ai dit, j'ai débattu avec moi-même et décidé pour moi-même, je vais prendre ma retraite, j'ai bien assez travaillé, je vais me reposer.
Je ne demande si vous ne voulez bien que deux choses, pouvoir prendre la réserve de sucre du fermier et pouvoir garder sa casquette.
Tout le monde crie à Oura et certains vainrent même me faire un câlin.
Et le lendemain, je parties avec un sac de foin, un sac de sucre et la casquette du fermier en promettant de prendre de leurs nouvelles régulièrement.
Je voyagais un peu de six de là et finis par arriver à Bourbette et me voici.
Voilà, vous connaissez tout.
Allez, zoome, petit lapin, il a l'air d'aller au lit.
Oh non, encore une histoire, encore une histoire !
Là, la vieille Theresa est fatiguée.
D'accord, bonne nuit, venez, on va jouer, on joue au chèvre sur le toit.
Non, on joue aux abeilles.
On fait un cache-cache comme les cochons.
On joue aux sophifs.
Et invariablement, les enfants allaient courir et les parents resservaient une tasse de tizanes bien chaudes à Theresa, qui déjà somme nolait sur son fauteuil.
Et voilà, vous connaissez désormais l'histoire de Theresa, la vieille jument à la crinière grise que vous pourriez croiser dans les rues de Bourbette,
un morceau de sucre, un sourire au museau et une casquette d'humain sur la tête.
Enfin pour ça, il faudrait savoir où il est ce village.
Je vous le dirai bien, mais c'est interdit aux humains.
Sous-titres réalisés par la communauté d'Amara.org